Il y a des endroits qui te donnent l’impression de voyager. Puis il y a des endroits comme Siwa qui te donnent plutôt l’impression de disparaître un peu du monde pendant quelques jours. Comme si tout ce qui existait avant — le bruit, les horaires, les notifications, les grandes villes — devenait soudainement très loin.
Pour se rendre à Siwa depuis Le Caire, il faut être prêt à traverser une bonne partie du désert égyptien. L’oasis se trouve complètement à l’ouest du pays, presque collée sur la frontière libyenne, donc ce n’est pas exactement la destination la plus simple d’accès. La majorité des voyageurs, dont moi, prennent le bus de nuit, qui prend généralement entre 8 et 10 heures dépendamment du trafic et des checkpoints militaires sur la route. Les billets coûtent autour de 300 à 500 livres égyptiennes, donc environ 10 à 20 dollars canadiens. Honnêtement, pour traverser une partie du Sahara, c’est presque absurde comme prix.
Et quand l’oasis apparaît enfin après des heures de sable, c’est honnêtement un peu irréel. Des milliers de palmiers au milieu de nulle part, des petits chemins de terre, des bâtiments couleur sable qui semblent sortir directement du désert. Même l’ambiance est différente du reste de l’Égypte. Tout semble plus lent ici. Plus calme. Comme si le temps lui-même avançait moins vite.
Historiquement, Siwa a toujours été à part. Pendant des siècles, son isolement au cœur du désert a façonné une culture unique, très différente du reste de l’Égypte. Ici, on ressent encore fortement les influences amazighes (berbères), visibles autant dans la langue que dans les traditions du quotidien. Les habitants parlent encore le siwi, une langue berbère amazighe transmise de génération en génération, en plus de l’arabe égyptien. Rien que le fait d’entendre cette langue dans les rues donne l’impression d’être dans un endroit qui a gardé sa propre identité, presque indépendante du reste du pays.
La culture locale est aussi très liée à la communauté et aux traditions familiales. Les mariages, par exemple, sont encore des événements très importants et fortement ancrés dans les coutumes siwi, avec des rituels, de la musique et des habits traditionnels propres à la région. Les femmes portent souvent des bijoux en argent très distinctifs, qui ne sont pas seulement décoratifs mais aussi symboliques, représentant parfois la protection, la richesse ou l’identité familiale. Le travail de l’argent est d’ailleurs un artisanat très connu à Siwa, et plusieurs pièces sont faites à la main localement.
L’architecture et le mode de vie sont aussi directement liés à l’environnement. Les maisons traditionnelles étaient construites en kershef, un mélange de sel, d’argile et de sable. Tout est pensé en fonction du désert : les ruelles étroites pour garder l’ombre, les palmiers comme source de nourriture et de protection, et les oasis comme centre de vie. Même aujourd’hui, malgré le développement du tourisme, on sent encore ce rythme plus lent, dicté par la nature plutôt que par la modernité.
Et puis il y a l’histoire plus ancienne encore, celle de l’Oracle d’Amon. Dans l’Antiquité, Siwa était un lieu sacré et spirituel majeur, connu bien au-delà de l’Égypte. On raconte même qu’Alexandre le Grand aurait traversé des centaines de kilomètres de désert pour venir consulter l’oracle et confirmer son statut divin. Imaginer ça aujourd’hui, en marchant entre les palmiers ou dans les ruines silencieuses de l’oasis, donne une dimension presque irréelle à l’endroit.

Ma première journée à Siwa, je suis allée à Gebel al-Mawta, aussi appelée la Montagne des Morts. Déjà, le nom donne légèrement confiance. C’est une colline remplie de tombes creusées directement dans la roche, datant principalement de l’époque ptolémaïque et romaine. De l’extérieur, ça semble presque banal. Mais dès qu’on commence à grimper et à entrer dans les petites ouvertures un peu partout dans la montagne, on réalise rapidement l’ampleur du site. À l’intérieur, certaines tombes sont encore couvertes de peintures vieilles de plusieurs siècles. Des couleurs, des symboles, des dessins incroyablement bien conservés malgré le désert, la chaleur et le temps. Marcher là-dedans est étrange. Fascinant, mais étrange. Il y a quelque chose de très silencieux à Siwa en général, mais encore plus dans cet endroit-là. Juste le vent qui passe dans les ouvertures des tombes et le soleil qui chauffe les pierres au point où elles semblent presque brûlantes au toucher.
Puis il y a aussi ce moment où tu réalises à quel point l’histoire ici semble vieille. Pas vieille dans le sens “un bâtiment de 1800”. Vieille dans le sens où des gens vivaient, mouraient et enterraient leurs proches ici pendant que certaines parties du monde n’existaient même pas encore comme civilisations modernes. Ça donne une drôle de sensation. Un mélange entre l’émerveillement et cette impression très humaine d’être minuscule dans le temps.
Après ça, je suis allée visiter la forteresse de Shali, probablement l’endroit le plus emblématique de l’oasis. Ou du moins ce qu’il en reste aujourd’hui. L’ancienne ville fortifiée a été construite au 13e siècle avec un matériau local composé de boue, de pierres et de sel appelé kershef. Ce qui, honnêtement, semble être une idée incroyable… jusqu’au moment où il pleut. Et c’est exactement ce qui est arrivé : une énorme tempête dans les années 1920 a détruit une grande partie de la ville parce que les murs se sont littéralement mis à fondre. Mais même en ruines, l’endroit reste magnifique. Les ruelles étroites, les murs irréguliers couleur sable, les petites ouvertures laissant entrer la lumière partout… on dirait presque un décor de film, sauf que tout est vrai. En montant dans les hauteurs de Shali, la vue sur toute l’oasis est complètement folle. Des palmiers à perte de vue au milieu du désert, avec les montagnes qui apparaissent au loin dans la chaleur.

Le lendemain, j’ai passé une bonne partie de la journée à simplement marcher dans l’oasis. Sans vraiment de plan précis. Juste suivre les chemins entre les palmiers, croiser des petits champs, des ânes attachés à l’ombre, des enfants qui disent bonjour en passant à vélo. Ce que j’aimais le plus à Siwa, c’est justement ça : il n’y avait pas toujours besoin de faire quelque chose. L’endroit se vit plus qu’il se visite.
Puis en après-midi, je suis allée aux fameux salt lakes de Siwa. Et honnêtement, je comprends maintenant pourquoi tout le monde en parle autant. Les lacs sont d’un bleu presque irréel, tellement clair et lumineux qu’on dirait parfois que quelqu’un a augmenté la saturation du paysage. Mais le plus impressionnant, c’est surtout la concentration de sel dans l’eau. Dès que tu entres dedans, ton corps flotte automatiquement. Pas un peu. Genre vraiment automatiquement. Impossible de couler même si tu essaies. La sensation est à la fois drôle et complètement bizarre. Ton cerveau continue d’essayer de nager normalement pendant que ton corps refuse littéralement de descendre dans l’eau. Tu t’allonges sur le dos et, sans aucun effort, tu restes à la surface comme un bouchon. Même tes jambes remontent toutes seules. C’est presque déstabilisant au début parce que ton réflexe est de vouloir bouger pour te stabiliser, mais en réalité tu n’as rien à faire. L’eau te porte complètement. C’est exactement la même sensation que la mer Morte, mais dans un décor encore plus brut et silencieux.
Ce qui rend ces lacs possibles, c’est la géologie très particulière de la région. Siwa est située dans une dépression désertique où, pendant des milliers d’années, l’eau souterraine a circulé à travers des couches extrêmement riches en sel. Avec l’évaporation intense due à la chaleur du désert et l’absence presque totale de pluie, l’eau a progressivement laissé derrière elle des dépôts de sel de plus en plus concentrés. Dans certaines zones, l’extraction moderne du sel a aussi creusé le terrain, créant ces bassins artificiels ou semi-naturels où l’eau salée remonte et s’accumule. Résultat : des lacs peu profonds, ultra saturés en sel, avec une densité tellement élevée que le corps humain devient naturellement plus léger que l’eau.
Et ce sel ne fait pas que flotter les corps. Il transforme aussi complètement le paysage. Le fond des lacs est recouvert de cristaux blancs qui brillent sous le soleil, et les bords ressemblent parfois à de la neige figée au milieu du désert. Par endroits, la couleur de l’eau change légèrement selon la profondeur et la lumière, passant du turquoise au bleu presque électrique. C’est presque difficile de croire que ce n’est pas une sorte d’installation artistique naturelle.
La flottabilité est aussi renforcée par le fait que l’eau est très calme et peu profonde dans plusieurs spots. Tu nages sans vraiment nager : tu peux simplement t’asseoir dans l’eau, te laisser porter, ou te retourner lentement comme si tu étais en apesanteur. Mais ce qui surprend le plus, c’est le silence. Pas de vagues, pas de bruit de fond, juste le vent du désert et parfois le craquement du sel sous tes pieds quand tu sors de l’eau. Et quand tu ressors, ton corps est couvert d’une fine croûte blanche qui sèche presque instantanément sous le soleil, te laissant cette sensation de peau salée et brillante, comme si tu étais toi-même devenue une partie du paysage. C’est un endroit qui paraît presque irréel parce que tout y est extrême : la salinité, la lumière, le contraste entre l’eau et le désert. Et pourtant, tout est complètement naturel.

Pour s’y rendre depuis le village de Siwa, c’est assez simple mais il faut savoir que ce n’est pas vraiment un endroit “structuré” comme une attraction touristique classique. Il n’y a pas de transport public organisé pour les lacs. La plupart du temps, tu y vas en tuk-tuk ou en jeep locale, et ça prend environ 15 à 30 minutes selon l’endroit exact où tu te rends, parce qu’il y a plusieurs petits lacs dispersés dans le désert autour de l’oasis. Les prix varient, mais en général il faut compter environ 150 à 300 livres égyptiennes pour un aller-retour en tuk-tuk, parfois un peu plus si tu demandes d’attendre sur place. Sur place, l’accès est gratuit dans la plupart des zones, même si certains petits spots privés ou plus “aménagés” peuvent demander un petit frais symbolique ou inclure un service (comme un endroit pour laisser tes affaires ou te rincer après). Mais globalement, c’est très accessible, et c’est justement ça qui rend l’expérience encore plus particulière : tu arrives dans un paysage complètement irréel sans barrière, sans billet d’entrée, sans infrastructure lourde.
Et c’est probablement ça qui résume le mieux Siwa. Rien là-bas ne ressemble vraiment au reste de l’Égypte. Tout semble un peu plus lent, un peu plus silencieux, un peu plus loin du monde. Puis quand tu repars finalement vers Le Caire après quelques jours, tu réalises que le plus étrange, ce n’est pas le désert, les tombes ou les lacs salés. C’est à quel point ton cerveau s’était habitué rapidement à cette tranquillité-là.
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