Mon arrivée en Afrique a commencé comme une série de petits chaos qui s’enchaînent trop vite pour que tu aies le temps de t’énerver correctement. Dès que j’ai mis le pied à l’aéroport du Caire, j’ai passé trois heures en file à l’immigration. Les gens autour de moi alternaient entre sommeil debout, soupirs profonds et regards perdus vers un plafond qui n’allait clairement pas les sauver.
Ensuite, mon taxi, celui que j’avais booké avec l’hôtel, n’était tout simplement pas là. Absence totale, comme s’il avait décidé que venir me chercher n’était pas dans ses plans de vie lol. J’ai fini par en prendre un autre sur place, un peu dans le flou.
Et comme si ce n’était pas assez, ma SIM ne marchait pas. Je pensais m’avoir fait arnaqué lol. Jusqu’à ce que je réalise que c’était mon VPN qui bloquait tout. Note à moi-même et à toute l’humanité : au Égypte, ton VPN devient ton pire ennemi.
Mais malgré tout ça, malgré le chaos logistique et les petits stress accumulés, j’étais tellement contente d’être là. Il y avait quelque chose dans l’air, une intensité immédiate, comme si ce pays te regardait en mode ok, t’es arrivée, maintenant regarde.
Le Caire ne ressemble à rien de ce que j’ai connu, et ce n’est pas juste une impression de voyageuse fatiguée — c’est une ville construite sur une densité historique qui dépasse presque l’entendement. Le Caire est né officiellement au Xe siècle avec la fondation de la ville fatimide, mais en réalité, il s’est construit sur des strates encore plus anciennes : des influences pharaoniques, grecques, romaines, coptes et islamiques qui se superposent sur des milliers d’années.

Historiquement, le Caire est devenu un centre majeur du monde islamique dès la période fatimide (Xe–XIIe siècle), puis sous les dynasties ayyoubide et mamelouke. À l’époque mamelouke (XIIIe–XVIe siècle), la ville devient l’un des plus importants pôles intellectuels, religieux et commerciaux du monde méditerranéen. C’est de cette période que datent plusieurs monuments encore visibles aujourd’hui, comme la Mosque-Madrasa of Sultan Hassan, qui symbolise la puissance architecturale et religieuse de cette époque.
La religion est centrale dans la structure de la ville, mais pas de manière uniforme ou théorique — elle est vécue, quotidienne, intégrée au rythme de vie. L’islam sunnite est majoritaire, et la ville est ponctuée de milliers de mosquées, du petit lieu de prière de quartier aux grandes mosquées historiques comme Al-Azhar ou Sultan Hassan. L’appel à la prière (adhan) structure littéralement la journée : il marque le lever, le midi, l’après-midi, le coucher du soleil et la nuit. Ce n’est pas juste un son spirituel, c’est un repère temporel collectif, partagé par toute la ville.
Ce qui est intéressant, c’est que la dimension religieuse ici n’est pas séparée de la vie urbaine. Elle est imbriquée. Tu peux être dans une rue très animée, avec du commerce, du bruit, du trafic, et entendre soudain l’appel à la prière se répandre depuis plusieurs mosquées en même temps, créant une sorte de couche sonore qui traverse le chaos sans l’arrêter. Et ce moment-là, même si tout continue de bouger autour, introduit une pause invisible dans la manière dont les gens se comportent : certains s’arrêtent, d’autres continuent, mais tout le monde reconnaît ce rythme commun.
Avant l’islam, la région était profondément marquée par la civilisation pharaonique, dont les traces sont encore omniprésentes dans toute l’identité égyptienne. Le lien entre l’Égypte antique et le Caire moderne est indirect mais puissant : les pyramides de Gizeh, les temples, les tombeaux ne sont pas dans la ville elle-même, mais ils définissent son imaginaire collectif. Cette continuité historique crée une identité culturelle unique, où l’Égypte contemporaine se vit toujours en relation avec son passé antique.
Il y a aussi une forte présence de la communauté copte chrétienne, l’une des plus anciennes du monde, qui remonte aux premiers siècles du christianisme. Le Caire copte, avec ses églises anciennes et ses ruelles plus calmes, montre une autre couche de cette identité multiple. Cette coexistence religieuse n’est pas juste symbolique : elle fait partie du tissu réel de la ville depuis des siècles.
Culturellement, le Caire est aussi un centre intellectuel et artistique majeur du monde arabe. Le cinéma égyptien, la musique, la littérature et la presse ont longtemps été dominés par la ville, qui a joué un rôle de référence dans tout le monde arabe au XXe siècle. C’est une ville qui produit de la culture autant qu’elle la conserve.
Même dans la vie quotidienne, cette richesse historique se ressent. Les marchés traditionnels (souks), les cafés anciens, les quartiers islamiques médiévaux, les immeubles coloniaux et les bâtiments modernes coexistent sans logique apparente. Le résultat, c’est une ville où chaque coin de rue peut appartenir à une époque différente.
Le Caire n’est donc pas une ville “ancienne” ou “moderne”. C’est une superposition continue de civilisations, où l’histoire n’est pas derrière toi mais autour de toi, encore active dans la manière dont la ville respire, bouge et s’organise.
Je suis arrivée à mon hôtel en soirée, juste à temps pour le coucher du soleil, et honnêtement, c’était le genre de moment qui efface tout le stress précédent. Mon hôtel, le Eyad Pyramids View, est une petite maison tenue par une famille égyptienne, et c’est probablement l’un des meilleurs choix que j’ai faits de tout mon voyage. C’est simple, chaleureux, vivant. Les chambres sont belles sans être prétentieuses, il y a une cuisine, une vibe très chez quelqu’un plutôt qu’hôtel impersonnel, et le matin on te prépare le déjeuner gratuitement avec une gentillesse qui te donne envie de rester plus longtemps que prévu.
Mais le vrai choc, c’est la vue. Depuis le balcon, tu vois directement les pyramides. Et ce soir-là, je les ai regardées pendant que le soleil descendait lentement derrière elles. Le ciel changeait de couleur, les silhouettes devenaient plus nettes, plus silencieuses, et j’avais l’impression d’être dans un film que personne ne m’avait prévenue que j’allais vivre.
Puis, au moment où le soleil disparaissait presque complètement, l’appel à la prière a commencé. D’abord une voix au loin, puis une autre, puis plusieurs, qui se répondaient d’une mosquée à l’autre à travers toute la ville. En Égypte, l’appel à la prière — l’adhan — rythme les journées cinq fois par jour et invite les musulmans à se recueillir. Mais entendu comme ça, au Caire, avec les pyramides devant moi et le ciel devenu orange foncé, ça ressemblait moins à une simple tradition qu’à quelque chose qui traversait le temps. La voix résonnait dans tout le quartier, portée par les haut-parleurs des mosquées, mélangeant spiritualité, chaos et beauté d’une façon que je n’avais jamais vécue ailleurs. Pendant quelques minutes, toute la ville semblait suspendue.



Le lendemain, j’ai marché jusqu’au site des Pyramides. Quinze minutes de marche depuis l’hôtel. C’est surtout quinze minutes où tu sens déjà que tu t’approches de quelque chose d’énorme, même si tu ne le vois pas encore complètement.
Et puis soudain, sans transition, elles apparaissent. Pas doucement, pas progressivement. Juste là, d’un coup, comme si le désert avait décidé de révéler un secret vieux de plusieurs millénaires. Les pyramides surgissent au milieu de la ville et du sable, complètement hors logique visuelle moderne. Ton cerveau connaît déjà leur forme, tu les as vues des centaines de fois en images, mais en vrai il refuse un peu de les accepter. Parce que leur présence physique est trop massive, trop simple, trop parfaite dans son absurdité.
La Pyramide de Khéops, construite vers 2580–2560 av. J.-C. sous le pharaon Khéops (Khufu), est la plus ancienne et la plus grande des trois pyramides principales du plateau. Elle est la seule des sept merveilles du monde antique encore debout aujourd’hui. À l’origine, elle faisait environ 146 mètres de hauteur (elle en fait environ 138 aujourd’hui à cause de l’érosion du sommet et de la perte de revêtement extérieur). Elle a été pendant près de 3 800 ans la structure la plus haute jamais construite par l’humain.

Sa construction reste un des plus grands mystères techniques de l’histoire. On estime qu’environ 2,3 millions de blocs de pierre ont été utilisés, certains pesant plusieurs tonnes. Contrairement aux mythes populaires, elle n’a pas été construite par des esclaves, mais par une main-d’œuvre organisée et rémunérée, composée d’ouvriers spécialisés, de paysans mobilisés pendant les saisons creuses du Nil, et d’équipes structurées. Les blocs venaient principalement de carrières locales, et certaines pierres de calcaire fin venaient de Tura, sur l’autre rive du Nil. Le transport se faisait probablement par traîneaux, rampes inclinées et systèmes de levier, même si la méthode exacte reste encore débattue aujourd’hui.
Le sens des pyramides est profondément religieux. Dans l’Égypte de l’Ancien Empire, elles ne sont pas juste des tombeaux, mais des structures liées à la transformation du pharaon après la mort. Le pharaon était considéré comme un intermédiaire entre les dieux et les humains. La pyramide symbolise cette ascension : sa forme triangulaire pointe vers le ciel, vers le soleil, vers l’éternité. Elle est associée au dieu solaire Rê, et parfois vue comme une rampe permettant au pharaon de rejoindre les étoiles.
Le plateau de Gizeh est donc une nécropole royale planifiée, construite pendant la IVe dynastie, avec aussi les pyramides de Khéphren et de Mykérinos, ainsi que des temples funéraires et des routes processionnelles qui reliaient les structures entre elles.
Quand tu es devant, tu réalises que les chiffres n’ont plus vraiment de sens. Tu es devant quelque chose qui existe depuis plus de 4 500 ans, encore debout, encore stable, encore dominant dans le paysage.
Et juste à côté, il y a le Great Sphinx of Giza.
Le Sphinx est encore plus ancien dans l’impression qu’il donne. Il a probablement été sculpté sous le règne de Khéphren, vers 2500 av. J.-C., directement dans un seul bloc de calcaire naturel du plateau. Il mesure environ 73 mètres de long et 20 mètres de haut, ce qui en fait l’une des plus grandes statues monolithiques du monde antique.

Il représente un corps de lion avec une tête humaine, généralement interprétée comme un pharaon (souvent Khéphren). Le sens du Sphinx est lié à la protection et à la royauté divine. Dans la mythologie égyptienne, le lion est un symbole de force, de pouvoir et de protection, tandis que le visage humain représente l’intelligence royale. Ensemble, ils incarnent une figure protectrice du site funéraire.
Avec le temps, son visage a été endommagé par l’érosion, le sable, et aussi par des interventions humaines anciennes. Mais malgré ça, il reste extrêmement expressif, comme s’il observait toujours l’horizon est, en direction du soleil levant — symbole de renaissance dans la culture égyptienne.
Ce qui est important à savoir pour la visite, c’est que le site est extrêmement exposé. Il n’y a presque aucune ombre naturelle sur le plateau. Donc en milieu de journée, la chaleur devient vraiment intense, sèche, écrasante. C’est pour ça que le meilleur conseil est simple : aller dès l’ouverture (très tôt le matin). Tu as la lumière la plus belle, moins de touristes, et surtout une température encore supportable. En après-midi, non seulement il fait très chaud, mais l’expérience est aussi beaucoup plus bruyante et saturée.
Les billets pour le plateau de Gizeh coûtent généralement autour de 200 à 300 livres égyptiennes pour l’accès général (environ 5 à 10 $ CAD selon les taux). L’entrée dans la Grande Pyramide est un billet séparé, plus cher et limité en accès quotidien. Il y a aussi des options supplémentaires pour entrer dans d’autres pyramides ou zones spécifiques, mais honnêtement, même juste marcher autour du site est déjà une expérience complète en soi.
Ce qui rend l’endroit particulier, c’est ce mélange étrange entre une histoire absolument monumentale et une réalité très actuelle. Tu es littéralement debout sur un site funéraire royal vieux de 4 millénaires, et en même temps tu dois éviter les vendeurs, les chameaux, les groupes touristiques et les guides improvisés. Les chameaux font partie du décor contemporain du site, mais historiquement, ils n’ont rien à voir avec les pyramides elles-mêmes — ils ont été introduits beaucoup plus tard comme moyen de transport dans les zones désertiques, et aujourd’hui ils servent surtout aux balades touristiques autour du plateau.
Et honnêtement, les vendeurs avec leurs chameaux sont probablement la partie la plus épuisante de l’expérience. Ils sont extrêmement insistants, te suivent pendant plusieurs minutes, essaient constamment de négocier un tour ou une photo, parfois même après plusieurs refus clairs. À certains moments, tu as presque l’impression que le site archéologique et l’attraction touristique se battent pour exister au même endroit. Personnellement, je ne recommande pas de monter sur les animaux. Au-delà du côté très touristique et souvent inconfortable, plusieurs voyageurs dénoncent aussi les conditions dans lesquelles certains chameaux et chevaux sont traités autour du site. Les voir de loin fait déjà partie de l’ambiance du plateau, sans nécessairement participer aux tours.




L’après-midi, j’ai continué dans cette immersion en allant au Grand Egyptian Museum. Et là, c’est une autre dimension. Le musée vient tout juste d’ouvrir officiellement après plus de vingt ans de construction et une quantité presque absurde de retards, donc il y a encore cette impression étrange d’être dans quelque chose de complètement neuf. Le bâtiment est gigantesque, moderne, presque futuriste, posé au bord du désert avec les pyramides visibles au loin, comme un contraste volontaire entre l’Égypte ancienne et celle d’aujourd’hui. Tout sent encore le neuf : les pierres claires, les halls immenses, les écrans interactifs, les escaliers monumentaux. C’est probablement l’un des musées les plus impressionnants que j’ai vus de ma vie, juste au niveau de l’architecture.
Dès l’entrée, tu tombes face à une statue colossale de Ramsès II haute de plus de 11 mètres, vieille d’environ 3200 ans. Et immédiatement, ton cerveau essaie de comprendre le décalage : tu es dans un bâtiment ultramoderne qui vient pratiquement d’être inauguré, mais tout ce qu’il contient semble appartenir à un autre monde.
Le musée rassemble des artefacts provenant de partout en Égypte : la Vallée des Rois à Louxor, Saqqarah, Dahchour, Gizeh, Abydos… Beaucoup des objets ont été transférés de l’ancien musée du Caire, qui débordait depuis des décennies. Ici, tout est pensé différemment. Les objets ont de l’espace, les salles sont immenses et silencieuses, les éclairages donnent presque l’impression d’être dans une galerie d’art plutôt que dans un musée archéologique classique.
Et puis il y a Toutankhamon. Le Grand Egyptian Museum a été conçu spécialement pour réunir presque l’entièreté de son trésor au même endroit pour la première fois. Les objets viennent de sa tombe découverte en 1922 dans la Vallée des Rois par l’archéologue britannique Howard Carter. Ce qui rend cette découverte mythique, c’est que la tombe avait été retrouvée presque intacte — un miracle en Égypte, où la majorité des tombes royales avaient été pillées depuis longtemps.
Quand tu vois les pièces en vrai, c’est presque absurde. Son trône doré, ses bijoux, ses coffres, ses chars, ses vêtements, ses armes cérémonielles, même ses sandales sont exposés devant toi. Tu regardes des objets qui ont littéralement été touchés et utilisés par quelqu’un qui vivait il y a plus de 3000 ans. Les Égyptiens anciens croyaient que le pharaon continuait son existence après la mort, donc sa tombe devait contenir tout ce dont il aurait besoin dans l’au-delà. Ce n’était pas juste une tombe : c’était une tentative de reconstruire une vie entière après la mort.
Une des choses les plus frappantes, c’est l’état de conservation. Certaines couleurs sont encore visibles après des millénaires : le bleu profond des pigments, l’or brillant, les détails peints sur les sarcophages. Tu réalises aussi à quel point les anciens Égyptiens avaient une relation complètement différente avec la mort. Tout dans leurs rites funéraires était pensé comme une transition vers une autre existence : les momies, les amulettes protectrices, les textes gravés dans les tombes, les statuettes destinées à servir le défunt dans l’au-delà.
L’entrée coûte relativement cher pour l’Égypte, surtout pour les touristes étrangers, 1450 à 1600 livres égyptiennes pour un adulte, donc environ 30 à 35 $ USD (autour de 40 à 50 $ CAD selon le taux de change). Mais honnêtement, l’expérience ressemble plus à entrer dans une civilisation entière qu’à visiter un simple musée. Ce qui m’a le plus marquée, ce n’est même pas une pièce précise. C’est cette sensation constante de décalage temporel : marcher dans un musée flambant neuf, ouvert depuis à peine quelques mois, pendant qu’autour de toi reposent des objets vieux de plus de 4000 ans.








Et après toute cette journée à en prendre plein les yeux, je l’ai terminée sur le balcon de mon hôtel, à regarder le soleil se coucher derrière les pyramides. Il y a quelque chose de difficile à expliquer quand tu te retrouves devant des monuments et des reliques qui existent depuis des milliers d’années. Tu réalises soudainement à quel point une vie humaine est courte. Des empires entiers sont apparus et ont disparu pendant que ces pierres étaient déjà là, debout. Et pourtant, malgré toute cette distance dans le temps, tu ressens quand même une connexion étrange avec les gens qui ont vécu avant nous. Comme si l’histoire arrêtait d’être abstraite pour devenir réelle, presque humaine.
Le troisième jour, j’ai été au National Museum of Egyptian Civilization pour voir les momies royales. Et là, l’ambiance change complètement. Autant le Grand Egyptian Museum est monumental et spectaculaire, autant ici tout devient plus intime, presque sacré. Le musée lui-même est beaucoup plus sobre et moderne, construit autour de l’idée de raconter toute l’histoire de la civilisation égyptienne — pas seulement l’époque des pharaons, mais aussi les périodes grecque, romaine, copte et islamique. Mais honnêtement, la majorité des gens viennent pour une seule raison : la salle des momies royales.
Et ils ont clairement conçu cette section comme une expérience à part entière. Tu descends lentement dans une zone sombre et silencieuse, presque comme si tu entrais dans une tombe. L’éclairage est très faible, les murs absorbent le bruit, et tout est fait pour ralentir les visiteurs. Il n’y a pas de foule qui parle fort, pas de flashs, pas de chaos comme dans plusieurs musées touristiques. Les photos sont interdites dans la salle des momies, probablement autant par respect que pour la conservation des corps, donc tout le monde finit par réellement regarder au lieu de juste filmer. Ça rend l’expérience beaucoup plus intense.
Et puis soudainement, ils sont là. Les pharaons. Pas des statues, pas des reconstitutions : leurs vrais corps.
Tu passes devant Ramses II, probablement le pharaon le plus célèbre de l’histoire égyptienne, celui qui a régné pendant plus de 60 ans et construit des temples gigantesques comme Abou Simbel. Sa momie est incroyablement bien conservée. On distingue encore son nez, la forme de son visage, et même des mèches de cheveux roux-oranges. Puis il y a Hatshepsut, l’une des rares femmes pharaons, qui s’était littéralement imposée dans un rôle réservé aux hommes et gouvernait parfois représentée avec la barbe cérémonielle royale. Tu vois aussi Thutmose III, souvent considéré comme un des plus grands stratèges militaires de l’Égypte ancienne, et Amenhotep I, dont la momie était tellement respectée que pendant longtemps les chercheurs hésitaient à la déballer.
Mais celle qui frappe probablement le plus, c’est Seqenenre Tao. Sa momie porte encore les traces extrêmement visibles des blessures qui l’ont probablement tué au combat il y a plus de 3500 ans. Les archéologues pensent qu’il est mort en luttant contre les Hyksôs, des envahisseurs venus du nord. Quand tu regardes son visage, tu peux littéralement voir les fractures sur son crâne causées par des armes. C’est brutal.
Ce qui est troublant aussi, c’est le niveau de détail visible sur certains corps. Sur certaines momies, tu distingues encore les dents, les ongles, les cheveux, la texture de la peau desséchée. Il y en a une où tu vois clairement la dentition à travers la bouche légèrement ouverte, et ton cerveau a du mal à accepter que ce visage appartient à quelqu’un mort depuis des millénaires. Ce ne sont plus des figures mythologiques à ce moment-là. Ce sont soudainement des êtres humains réels.
La plupart de ces momies ont été découvertes au XIXe siècle dans des caches secrètes près de Luxor, surtout à Deir el-Bahari et dans la Vallée des Rois. Après des siècles de pillages de tombes, les prêtres égyptiens de l’Antiquité avaient caché plusieurs corps royaux ensemble pour les protéger des voleurs. Les archéologues européens les ont ensuite redécouverts dans les années 1800, notamment grâce aux travaux de l’égyptologue français Gaston Maspero et d’autres équipes archéologiques de l’époque. Imagine le choc : ouvrir une cachette secrète et découvrir des dizaines de pharaons pratiquement côte à côte après plus de 3000 ans.
Pendant des décennies, ces momies étaient exposées dans l’ancien musée égyptien du centre du Caire. Mais en 2021, l’Égypte a organisé quelque chose de complètement irréel : la “Parade dorée des pharaons”. Vingt-deux momies royales ont traversé Le Caire dans des véhicules spécialement conçus, escortées comme des chefs d’État, pour être transférées vers le National Museum of Egyptian Civilization. Toute la cérémonie était pensée comme un hommage moderne à l’histoire antique du pays : musique orchestrale, éclairages gigantesques, retransmission télévisée mondiale. C’était presque surréaliste de voir des dirigeants morts depuis des millénaires recevoir encore des honneurs nationaux au XXIe siècle.
Une des choses les plus impressionnantes au National Museum of Egyptian Civilization, au-delà des momies elles-mêmes, c’est la façon dont elles sont conservées. Chaque corps est exposé dans une vitrine spécialement conçue pour recréer des conditions extrêmement stables : température contrôlée, humidité très basse, éclairage minimal et pratiquement aucune variation d’air. Les momies sont tellement fragiles que le moindre changement important d’humidité ou de chaleur peut accélérer leur dégradation. Même la lumière est limitée parce qu’elle peut abîmer les tissus, la peau et les pigments encore visibles après des millénaires.

Les chercheurs utilisent aujourd’hui des technologies très modernes pour étudier les momies sans les endommager. Plusieurs pharaons ont été scannés avec des CT scans et des radiographies médicales, ce qui permet de voir les os, les blessures, les dents et parfois même certaines maladies sans ouvrir les bandelettes. C’est grâce à ces analyses qu’on a pu mieux comprendre la mort de certains souverains, leur âge, leur alimentation ou encore leurs problèmes de santé. Par exemple, des études ont montré que plusieurs pharaons souffraient d’arthrite, d’infections dentaires graves ou de blessures de guerre.
Le processus de momification lui-même était extrêmement complexe. Les anciens Égyptiens retiraient les organes internes — sauf généralement le cœur, considéré comme essentiel pour l’âme — puis le corps était recouvert de natron, un sel naturel utilisé pour le déshydrater complètement pendant environ 40 jours. Ensuite, le corps était enveloppé dans des centaines de mètres de bandelettes de lin avec des amulettes protectrices placées entre les couches. Tout le rituel pouvait prendre environ 70 jours et était réservé surtout aux élites et aux familles royales, parce qu’il coûtait énormément de ressources.
Ce qui est fou, c’est que cette méthode fonctionne tellement bien que certaines momies conservent encore des cheveux, des ongles, des dents et des traits du visage après plus de 3000 ans. Certaines ont même encore des expressions faciales perceptibles. Tu regardes ces corps et tu réalises que les anciens Égyptiens avaient développé des techniques de conservation extraordinairement avancées pour leur époque, uniquement parce qu’ils croyaient profondément à la vie après la mort.
L’entrée au musée coûte environ 500 à 700 livres égyptiennes pour les touristes étrangers selon les sections visitées, donc autour de 15 à 20 $ CAD. Les étudiants paient généralement moins cher avec une carte valide. Comparé au Grand Egyptian Museum, c’est plus abordable, mais l’expérience est complètement différente : moins spectaculaire visuellement, beaucoup plus intime et émotionnelle.
Ce musée frappe différemment des pyramides ou même du Grand Egyptian Museum. Là-bas, tu admires des monuments et des objets. Ici, tu fais face directement aux corps. Et ça change complètement la relation à l’histoire. Tu réalises que derrière les temples, les statues colossales et les mythes, il y avait de vraies personnes : des dirigeants, des stratèges, des familles, des êtres humains qui ont vécu dans un monde tellement ancien qu’il paraît irréel aujourd’hui. Pourtant, ils sont encore là, physiquement, devant toi, sous une vitre silencieuse.
Après ça, j’ai essayé d’aller jusqu’à la Cairo Citadel. J’étais dans une espèce d’énergie complètement irréaliste de “je peux encore tout faire aujourd’hui”. Mauvaise idée.
Au début, j’ai essayé de prendre un Uber, sauf que l’application arrêtait pas de bugger. Les chauffeurs annulaient, certains ne trouvaient pas l’entrée du musée, d’autres restaient immobiles sans avancer. Après plusieurs tentatives, j’ai fini par regarder les taxis autour de moi… et les prix qu’ils demandaient étaient complètement absurdes pour un trajet relativement court, surtout dès qu’ils voyaient que j’étais touriste. Donc dans un excès de confiance très discutable, j’ai décidé de marcher.
Spoiler : je ne me suis jamais rendue à la citadelle.
À un moment donné, les rues ont commencé à se transformer en labyrinthe. J’essayais de suivre Google Maps, mais entre les routes fermées, les détours, les voitures stationnées partout et les trottoirs qui disparaissaient littéralement, tout devenait compliqué. Puis je me suis perdue. Puis encore. Puis honnêtement, j’ai fini par abandonner sans même ressentir de frustration. Le Caire m’avait juste avalée.
Et c’est probablement là que j’ai vu le vrai visage de la ville. Pas les pyramides, pas les musées climatisés, pas les cartes postales. Le vrai Caire.
Les rues étaient bruyantes au point de devenir presque physiques. Les klaxons ne s’arrêtent jamais ici — jamais. Les voitures passent dans tous les sens avec une logique qui semble exister uniquement pour les gens qui vivent là. Il y avait des immeubles à moitié effondrés juste à côté de bâtiments encore habités, des façades noircies par le temps, des fils électriques suspendus dans tous les sens, des balcons qui semblaient tenir par miracle. Certains édifices avaient l’air abandonnés depuis des décennies, mais tu voyais quand même du linge sécher aux fenêtres ou des enfants courir dans les escaliers.
Par moments, l’atmosphère était presque écrasante. La poussière du désert se mélangeait aux odeurs d’essence, de nourriture qui grille dans la rue, d’épices, de chaleur, de pollution. Tu passes devant un vendeur de pain, puis un atelier mécanique ouvert directement sur le trottoir, puis un café rempli d’hommes qui regardent un match de soccer à la télévision avec le son beaucoup trop fort. Tout est dense. Tout déborde.
Et malgré le chaos, il y avait quelque chose d’incroyablement vivant. Rien n’a l’air organisé, rien n’est silencieux, rien n’est parfait — mais justement, la ville ne semble jamais essayer de se maquiller pour plaire aux touristes. Elle existe comme elle est : immense, fatiguée, intense, bruyante, contradictoire. À certains moments, Le Caire peut presque sembler dur. Puis deux rues plus loin, quelqu’un te sourit, t’aide à retrouver ton chemin ou t’offre un thé sans raison. C’est une ville qui t’épuise et te fascine en même temps.










Je me suis retrouvée ensuite à la Mosque-Madrasa of Sultan Hassan, et tout a changé de rythme. Après le chaos des rues du Caire, c’est comme si tu entrais dans une autre dimension.
Cette mosquée est l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture islamique mamelouke. Elle a été construite au XIVe siècle, vers 1356, sous le sultan Sultan Hassan, à une époque où Le Caire était un centre politique, religieux et intellectuel majeur du monde islamique. Le bâtiment servait à la fois de mosquée et de madrasa, donc une école où l’on enseignait les quatre grandes écoles de jurisprudence sunnite. C’était autant un lieu de foi qu’un lieu de savoir, pensé pour former des érudits et affirmer le pouvoir du sultan à travers l’architecture.
L’architecture est gigantesque, presque écrasante dans sa beauté. Les murs en pierre massive montent très haut, les proportions sont parfaitement équilibrées, et le portail d’entrée donne déjà le ton : monumental, solennel, imposant. À l’intérieur, tu arrives dans une grande cour ouverte avec une fontaine d’ablutions au centre, entourée de quatre grandes salles voûtées (les iwan), chacune tournée vers une direction et dédiée à l’enseignement religieux. Tout est pensé pour donner une impression d’ordre et d’infini à la fois. Même quand il y a du monde, l’espace reste silencieux parce que l’architecture absorbe le bruit.
Et puis, au moment de la prière, tout change encore une fois. Les rues autour ralentissent, les gens s’alignent, les tapis se déroulent, et la ville semble respirer autrement. À l’intérieur, la lumière passe doucement à travers les ouvertures hautes, les sons résonnent contre la pierre, et tout devient amplifié par une forme de calme collectif. C’est puissant sans être théâtral, profondément humain.
L’entrée est généralement gratuite ou basée sur une petite contribution volontaire, puisque c’est un lieu religieux actif. Il faut simplement respecter le code vestimentaire : épaules et genoux couverts, vêtements modestes et amples, et pour les femmes, un foulard pour couvrir les cheveux à l’intérieur de l’espace de prière. Les chaussures sont laissées à l’entrée des zones de prière, et le comportement doit rester discret et respectueux.
Mais ce moment-là ne s’est pas limité à l’architecture ou à la prière. J’ai aussi échangé avec un Égyptien sur place. Il était clairement curieux de voir une femme voyager seule, ce qui a tout de suite ouvert une conversation spontanée. On a parlé un peu de la ville, de la mosquée, de la vie au Caire… et c’était vraiment agréable, simple, sans filtre.
Je lui ai expliqué que j’avais des origines tunisiennes — mon père est tunisien — donc même si ce n’est pas l’Égypte, il y a quelque chose de très proche culturellement, dans la langue, les traditions, la cuisine, la façon de vivre certaines choses. Parler avec lui de tout ça m’a donné l’impression de reconnecter avec une partie de mes racines, comme si le voyage ne faisait pas que me faire découvrir des lieux, mais aussi des morceaux de moi-même à travers les gens.






Le soir, je suis allée manger dans un petit resto avec vue sur les pyramides. Le plat que j’ai pris, un hawawshi (هواوشي), c’est un classique de la cuisine égyptienne de rue : en gros, c’est du pain pita ou une sorte de pain plat rempli de viande hachée bien assaisonnée (souvent bœuf ou agneau), mélangée avec des oignons, des épices, parfois du piment, de l’ail et des herbes. Ensuite, tout est cuit au four jusqu’à ce que le pain devienne croustillant à l’extérieur et que l’intérieur reste juteux et très parfumé. Ça ressemble un peu à une version égyptienne d’un sandwich très épicé, avec un côté réconfortant et un peu gras, presque comme un cheeseburger revisité avec des épices du Moyen-Orient. C’est simple, populaire, et vraiment typique des petites échoppes locales.
Après ça, je suis rentrée à l’hôtel. Sur le balcon du Eyad Pyramids View, avec mon ukulélé, le soleil est encore une fois tombé lentement sur les pyramides. C’est fou comme ce moment-là ne se répète jamais pareil : la lumière change légèrement, les couleurs deviennent plus chaudes, puis plus froides, et les pyramides finissent par se transformer en silhouettes presque noires contre le ciel. On dirait qu’elles disparaissent doucement dans la nuit sans jamais vraiment quitter le paysage.
Et là, j’ai rencontré deux voyageurs : un gars coréen et une fille japonaise. Ça s’est fait très simplement, presque comme si c’était écrit dans le rythme de la soirée. On s’est retrouvés sur le même balcon, au même moment, à regarder les pyramides tomber dans la nuit, et quelqu’un a juste lancé un “hey, you’re also staying here?”
Le gars coréen avait une énergie très calme, observatrice. Le genre de personne qui parle peu au début, mais qui écoute vraiment. Il voyageait seul depuis plusieurs semaines et faisait un genre de route lente à travers différents pays, toujours avec un sac léger et beaucoup de curiosité. Il avait cette manière de sourire un peu discrète quand quelque chose l’impressionnait, comme s’il ne voulait pas trop en faire, mais que tout l’émerveillait quand même. Il m’a dit qu’il aimait Le Caire justement parce que c’était “chaotic but alive”, une ville qui ne te laisse pas neutre.
La fille japonaise, elle, était l’opposé en énergie : plus expressive, très lumineuse dans sa façon de parler. Elle avait déjà plein d’anecdotes de voyage, des petits moments absurdes qui lui étaient arrivés dans les transports, les marchés, les rencontres. Elle riait facilement, surtout quand elle essayait de raconter quelque chose et que les mots lui manquaient en anglais — mais ça rendait tout encore plus vivant. Elle avait aussi cette curiosité très douce, presque constante, comme si tout méritait d’être remarqué.
Très vite, la conversation a glissé sur nos voyages. On s’est mis à comparer nos impressions du Caire. Le gars coréen disait qu’il était surpris par le contraste entre les monuments incroyablement anciens et la vie quotidienne hyper brute autour. La fille japonaise, elle, était fascinée par les gens, par la manière dont les conversations pouvaient commencer n’importe où, sans barrière. Moi, je leur ai parlé du moment où j’avais essayé d’aller à la citadelle et que j’avais fini perdue dans les rues, et on a tous ri parce que visiblement, personne n’avait eu un trajet “simple” dans cette ville.
On a aussi parlé des pyramides juste devant nous. Le gars disait qu’il avait l’impression que c’était “too real to be real”, comme si son cerveau refusait d’accepter ce qu’il voyait. La fille, elle, disait qu’elle avait du mal à comprendre comment un endroit aussi ancien pouvait être entouré d’une ville aussi vivante et chaotique en même temps. Et moi, j’avais cette sensation étrange que Le Caire te force à vivre plusieurs époques en parallèle sans te prévenir.
Puis la conversation a naturellement dérivé vers quelque chose de plus léger. Quelqu’un a mentionné la musique, et presque instinctivement, elle a sorti un petit instrument qu’elle avait dans son sac. J’ai pris mon ukulélé. Et là, sans vraiment décider quoi que ce soit, on a commencé à jouer. Pas des chansons parfaites, pas des performances — juste des accords simples, des essais, des rires quand on se perdait, et des reprises improvisées de mélodies qu’on connaissait vaguement tous les trois.
C’était une conversation qui ne passait plus par les mots. Juste trois personnes qui ne se connaissaient pas une heure plus tôt, en train de partager un moment sans contexte, avec les pyramides en fond comme si elles faisaient partie de la scène depuis toujours.
Pendant un instant, tout semblait simple. Le bruit de la ville en bas, les lumières qui s’allument au loin, les pyramides qui deviennent une ombre dans la nuit… et cette impression étrange que le monde entier avait ralenti juste assez longtemps pour nous laisser finir la journée ensemble, sans rien attendre de plus.


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