Pour aller de Louxor à Assouan, j’ai pris un train tôt le matin. C’est clairement l’option la plus simple et la plus populaire : environ 3 à 4 heures de trajet, pour un prix qui varie généralement entre 100 et 250 livres égyptiennes (donc quelque chose comme 5 à 10 CAD pour les classes locales, un peu plus pour les voitures climatisées ou les trains express). Il y a aussi des bus, mais le train reste beaucoup plus agréable : tu t’assois, tu regardes le paysage défiler, et tu passes lentement du centre historique de l’Égypte vers sa partie la plus méridionale.
Le trajet lui-même est déjà une transition. Tu quittes les grandes traces de Louxor, ses temples et son agitation touristique, et plus tu descends vers le sud, plus le paysage devient calme, presque doux. Le Nil reste ton fil conducteur, toujours présent, mais autour de lui tout devient plus vert, plus ouvert, plus lent. Et puis Assouan apparaît.
Aswan est complètement différente du reste de l’Égypte que j’avais vu jusque-là. C’est une ville posée au bord du Nil, entourée de roches désertiques et d’îles, avec une atmosphère beaucoup plus détendue, presque tranquille. Historiquement, c’est une ville très importante : c’était une frontière sud de l’Égypte antique, un point de commerce majeur avec la Nubie et l’Afrique subsaharienne. C’est aussi un lieu profondément marqué par la culture nubienne, un peuple autochtone du sud de l’Égypte et du nord du Soudan, avec sa propre langue, ses traditions et son identité très forte.
Les Nubiens ont longtemps vécu le long du Nil, mais leur histoire a été profondément bouleversée au XXe siècle, notamment avec la construction du barrage d’Assouan, qui a inondé une grande partie de leurs villages traditionnels. Beaucoup ont été déplacés vers des zones plus hautes, mais leur culture est toujours très vivante à Assouan aujourd’hui : dans les couleurs des maisons, la musique, l’accueil, et même dans la manière de vivre au bord du fleuve.
Ma première journée a été encore très centrée sur l’histoire. J’ai commencé par visiter l’obélisque inachevé.
Unfinished Obelisk est un site fascinant parce qu’il te montre quelque chose de rare dans l’Égypte antique : un projet royal laissé exactement là où il a échoué. Cet obélisque devait être le plus grand jamais taillé dans l’histoire de l’Égypte ancienne, probablement commandé sous le règne de Hatshepsut, une des rares femmes pharaons et l’une des plus ambitieuses en matière de construction monumentale.
Il aurait atteint environ 42 mètres de hauteur et pesé plus de 1000 tonnes, ce qui est absolument colossal quand tu penses aux outils de l’époque. Le bloc de granite a été directement taillé dans la carrière d’Assouan, une région connue pour son granit rose utilisé dans de nombreux temples et obélisques à travers tout l’Égypte. Mais pendant le processus de taille, une fissure est apparue dans la pierre. Et à l’époque, une fissure comme ça rendait tout le bloc inutilisable pour un obélisque, qui devait être parfait, sans défaut visible. Résultat : le projet a été abandonné sur place, encore attaché au sol, comme figé dans le temps. Ce qui rend l’endroit vraiment impressionnant, c’est que tu n’es pas devant un monument dressé, mais devant sa version inachevée grandeur nature. Le bloc est encore dans son lit de roche, à moitié détaché, et tu peux littéralement marcher autour, descendre dans la carrière, et te rendre compte de l’échelle réelle du travail.
En t’approchant, tu vois encore très clairement les marques laissées par les outils des ouvriers : des traces régulières dans le granite, creusées avec des dolérites (des sortes de pierres plus dures utilisées comme marteaux). Ces marques donnent une idée concrète du temps et de la force humaine nécessaires pour extraire une seule structure. Il y a aussi une sensation très physique sur place : le silence du site, la chaleur du soleil sur la roche, et le fait d’être entourée de parois de pierre brute te font presque oublier que tu es dans une ville moderne. Tout semble suspendu.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cet obélisque permet de comprendre tout le processus de construction des monuments égyptiens. On voit que ce n’était pas juste une question de taille et érection, mais un travail extrêmement risqué, où une seule fissure pouvait arrêter des années d’efforts.
L’entrée coûte généralement autour de 80 à 100 livres égyptiennes, ce qui en fait l’un des sites historiques les plus accessibles d’Assouan, surtout pour ce niveau de conservation et d’importance archéologique.
Après ça, je suis allée au musée nubien.
Nubian Museum est probablement l’un des meilleurs endroits pour comprendre en profondeur qui sont les Nubiens, bien au-delà des couleurs des maisons ou de l’image touristique qu’on peut en avoir.
Nubian people sont un peuple ancien, présent depuis des milliers d’années le long du Nil, entre le sud de l’Égypte et le nord du Soudan. Leur histoire est intimement liée au fleuve : le Nil n’est pas seulement une ressource, c’est leur axe de vie, leur route, leur mémoire collective. Avant les grands projets modernes comme les barrages, les villages nubiens étaient dispersés le long des rives, souvent isolés, avec une organisation très communautaire et agricole.
Historiquement, la Nubie a toujours été une zone de contact entre l’Afrique subsaharienne et l’Égypte pharaonique. Par moments, elle a été un royaume indépendant puissant (comme le royaume de Koush), et à d’autres périodes, elle a été intégrée ou influencée par l’Égypte antique. Cette position “entre deux mondes” a créé une identité culturelle très riche, mélangeant influences africaines et égyptiennes, mais toujours avec une forte singularité propre.
Sur le plan religieux aujourd’hui, la majorité des Nubiens sont musulmans sunnites, comme une grande partie de l’Égypte, mais leur pratique est souvent teintée de traditions locales, de respect des ancêtres et de coutumes communautaires très fortes. L’islam est présent dans la vie quotidienne (prières, fêtes, valeurs sociales), mais il coexiste avec des pratiques culturelles anciennes, notamment dans les célébrations, la musique et les rituels sociaux.
Ce qui définit surtout la culture nubienne aujourd’hui, c’est la communauté. La famille et le village occupent une place centrale. Les maisons sont souvent ouvertes, les voisins se connaissent très bien, et l’hospitalité est une valeur essentielle. Il est très courant d’être invité à boire un thé, à partager un repas, ou simplement à passer du temps sans raison particulière.
L’histoire moderne des Nubiens est profondément marquée par un événement majeur : la construction du haut barrage d’Assouan dans les années 1960. La montée des eaux du lac Nasser a submergé de nombreux villages traditionnels, forçant des milliers de Nubiens à se déplacer vers de nouvelles zones. Ce déplacement n’a pas seulement été géographique : il a aussi bouleversé leur mode de vie, leur rapport au Nil, et leur organisation sociale.
Le musée montre très bien cette période. On y voit des photos d’anciens villages engloutis, des objets récupérés avant la montée des eaux, et des témoignages sur le déracinement. Mais il montre aussi la résilience : comment les Nubiens ont reconstruit leurs communautés ailleurs, tout en gardant leur langue, leurs traditions et leur identité.
La langue nubienne elle-même est un élément clé de cette identité. Elle n’est pas dérivée de l’arabe et existe en plusieurs dialectes. Elle est encore parlée dans certaines familles, même si l’arabe est devenu dominant dans la vie publique. Beaucoup de Nubiens font aujourd’hui un effort pour préserver leur langue, car elle est un pilier de leur culture.
Visuellement, leur culture est extrêmement forte. Les maisons peintes en couleurs vives ne sont pas juste esthétiques : elles reflètent une vision du monde joyeuse et symbolique. Les motifs peuvent représenter la protection, la prospérité ou simplement la fierté familiale. Les couleurs servent aussi à identifier les maisons et à créer une identité visuelle forte dans les villages.
La musique et la danse jouent aussi un rôle tout aussi important. Les instruments traditionnels, les rythmes répétitifs et les chants collectifs sont souvent présents dans les célébrations. La musique nubienne est très rythmée, souvent joyeuse, et elle accompagne les événements sociaux comme les mariages ou les rassemblements.
Et en sortant du musée, quand tu retournes dans les villages ou même simplement sur les rives du Nil à Assouan, tu commences à voir tout différemment : les couleurs des maisons ne sont plus juste belles, elles racontent quelque chose. Les gens ne sont plus seulement accueillants, ils font partie d’une culture profondément ancrée dans la continuité malgré les changements.
Après la visite du musée, je me suis retrouvée à déambuler dans le vieux souk d’Assouan, un peu sans plan, juste attirée par le bruit et les couleurs qui débordaient déjà des ruelles.
Un souk, c’est essentiellement un marché traditionnel dans les pays arabes et du Moyen-Orient. Mais réduire ça à un marché serait trop simple. C’est plutôt un espace vivant, un système presque organique où tu as des vendeurs installés dans des petites échoppes ou directement dans la rue, chacun spécialisé dans quelque chose : épices, tissus, bijoux, fruits, souvenirs, thé, objets artisanaux… Et surtout, tout fonctionne énormément par interaction humaine, discussion, et négociation.
Aswan Souk est particulièrement intéressant parce qu’il est beaucoup moins polissé que certains marchés touristiques d’autres villes. Il garde encore une vraie énergie locale, même s’il y a évidemment des sections plus orientées vers les voyageurs. Dès que tu entres, tu es plongée dans un mélange sensoriel assez intense : odeur d’épices (cumin, cardamome, paprika, safran parfois), sacs de thé hibiscus, montagnes de dattes, tissus colorés suspendus au-dessus des allées, et une foule constante qui circule dans tous les sens.
L’ambiance est à la fois chaotique et fluide. Les vendeurs t’interpellent souvent avec des “hello my friend” ou des invitations à regarder leurs produits, parfois un peu insistants, mais rarement agressifs si tu restes souriante et claire. Le marchandage fait partie du jeu : le prix initial n’est presque jamais le prix final, et une grande partie de l’expérience consiste à discuter, rire, et trouver un accord quelque part entre les deux.
Ce qui m’a frappée dans le souk d’Assouan, c’est aussi le mélange entre vie quotidienne et tourisme. Tu vois des locaux venir acheter leurs épices ou leurs fruits pour le souper, à côté de voyageurs qui négocient des souvenirs. Tout coexiste dans le même espace, sans séparation claire.
Les ruelles sont étroites, parfois couvertes de toiles ou de bâches qui filtrent la lumière du soleil. Ça crée une ambiance un peu tamisée, presque intime par endroits, malgré la foule. Et dès que tu t’enfonces un peu plus, tu commences à tomber sur des petites sections plus spécialisées : des vendeurs de plantes médicinales, des ateliers d’artisans, des stands de parfums traditionnels à base d’huiles naturelles.
Il y a aussi quelque chose de très vivant dans la manière dont les gens interagissent entre eux. Les vendeurs discutent entre eux, les clients passent d’une boutique à l’autre sans pression, les enfants jouent parfois dans les allées. Ce n’est pas un espace figé, c’est un espace qui bouge en continu.
En sortant du souk, j’avais les sens un peu saturés — odeurs, sons, couleurs — mais dans le bon sens. C’est un endroit qui ne te laisse pas neutre. Même si tu n’achètes rien, tu repars avec une impression très forte de la ville, comme si tu avais touché quelque chose de plus brut, plus quotidien d’Assouan.



Le deuxième jour, j’ai décidé de traverser le Nil pour explorer les villages nubiens.
Pour y aller depuis le centre d’Assouan, tu prends généralement un petit bateau local ou une felouque, parfois pour quelques dizaines de livres égyptiennes seulement. Le trajet en lui-même fait déjà partie de l’expérience : tu traverses le Nil et tu arrives dans un autre monde.
De l’autre côté, tout change.
Les villages nubiens sont incroyablement colorés. Les maisons sont peintes en bleu vif, jaune soleil, rose pastel, orange chaud. Ce ne sont pas des couleurs aléatoires : elles font partie d’une tradition esthétique ancienne où chaque maison raconte quelque chose. Les portes sont souvent décorées de motifs, parfois de symboles liés à la protection ou à la chance, parfois de dessins plus modernes, mais toujours dans cette idée de vie et de chaleur.
Dans les villages, tu es rapidement invitée à entrer dans les maisons, boire un thé, discuter, regarder des crocodiles domestiques parfois (oui, c’est une tradition touristique dans certaines maisons nubiennes, même si c’est controversé aujourd’hui), et simplement passer du temps sans pression. L’ambiance est très différente du reste de l’Égypte : plus calme, plus chaleureuse, presque insulaire.
Je me suis promenée longtemps dans les ruelles colorées, sans vraiment de plan. Il faisait chaud, mais l’ombre des maisons et la proximité du fleuve rendaient tout plus doux. Les enfants jouaient dans les rues, les chats dormaient sur les marches peintes, et il y avait cette impression constante que tout le village respirait lentement.
J’ai passé du temps à parler avec des locaux, à observer les détails des murs, à m’arrêter souvent juste pour regarder. C’était simple, mais profondément agréable.
J’ai finalement passé seulement deux jours à Assouan, mais ils ont eu une atmosphère très différente du reste de mon voyage en Égypte. Louxor était monumental, le Caire était intense et chaotique, Hurgadha était tournée vers la mer et le tourisme. Assouan, elle, était plus douce, plus lente, presque introspective. C’est le genre d’endroit où tu n’as pas besoin de courir pour voir des choses, parce que la ville elle-même est déjà une expérience.



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