Quitter Kampot pour rejoindre Battambang, c’est un peu comme changer complètement de rythme. Le trajet est long, environ dix à douze heures en bus ou en minivan, parfois plus selon les arrêts et l’état des routes. Ça coûte généralement entre 15 et 25 dollars, et tu peux réserver facilement directement dans ton auberge ou dans…

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Battambang

Quitter Kampot pour rejoindre Battambang, c’est un peu comme changer complètement de rythme. Le trajet est long, environ dix à douze heures en bus ou en minivan, parfois plus selon les arrêts et l’état des routes. Ça coûte généralement entre 15 et 25 dollars, et tu peux réserver facilement directement dans ton auberge ou dans une agence locale.

Battambang, c’est une ville qui ne cherche pas à impressionner, mais qui finit par te marquer autrement. C’est l’une des plus anciennes villes du Cambodge, avec une forte influence coloniale française encore visible dans l’architecture. Les bâtiments, un peu défraîchis mais pleins de charme, racontent une autre époque. Culturellement, c’est aussi un centre artistique important dans le pays, avec beaucoup de street art, de petites galeries et une scène locale discrète mais vivante. On sent que la ville a une âme plus tranquille, plus posée, loin du tourisme de masse.

J’ai séjourné au Pomme Hostel, Bar & Restaurant, une auberge tenue par un couple, une femme cambodgienne et son conjoint américain. L’endroit est vraiment particulier. Ce ne sont pas des dortoirs classiques, mais plutôt des petites cabanes individuelles, des mini espaces à toi, simples mais efficaces, et surtout vraiment pas chers. L’emplacement est parfait, tout se fait à pied, et l’ambiance est super agréable. C’est le genre d’endroit où les gens prennent le temps de se parler.

Le premier soir, je suis descendue au bar de l’auberge, sans trop d’attente. C’est là que j’ai rencontré Emerick, qui travaillait derrière le bar. Entre deux commandes, on a commencé à jaser. Il me parlait de l’endroit, de la ville, de sa vie. Ce n’est que quelques jours plus tard que j’ai appris qu’il était en fait le fils de la propriétaire. Il me l’avait bien caché lol.

J’ai attendu qu’il finisse son shift et on est sortis prendre un verre ensemble. Enfin, “sortir”, façon Battambang. Parce qu’ici, à partir de 22 h, tout ferme. Littéralement. La ville devient presque vide, comme une petite ville fantôme. Sauf un endroit : le 7-Eleven, fidèle au poste.

On est donc allés acheter des bières là-bas, puis on s’est installés sur une petite table à côté. Et là, sans trop savoir comment, on s’est mis à faire des châteaux de cartes. En plein milieu de la nuit, dans une ville presque endormie, à discuter de nos vies. C’était simple, un peu absurde, mais vraiment beau comme moment. À un moment, il m’a dit qu’il n’avait jamais mangé de McDo. Pas parce qu’il n’aimait pas, mais parce qu’il n’y en a tout simplement pas au Cambodge. Et c’est là que ça frappe. Tous ces trucs qu’on considère comme normaux, universels presque, ne le sont pas du tout. Ça remet les choses en perspective, doucement mais sûrement.

Le lendemain, un peu fatiguée de la veille, je suis sortie marcher pour aller me prendre un café. Battambang est remplie de street art, des murales colorées un peu partout, qui donnent vie aux murs de la ville. J’ai passé la journée à ne pas faire grand-chose, à récupérer de mes nombreuses bières lol, à observer. Et encore une fois, j’ai croisé Emerick pendant son shift. On a continué à parler, à apprendre à se connaître. Le soir, même routine tranquille, une bière, une discussion.

Ce que j’ai trouvé touchant, c’est la façon dont il parlait de ses rêves. Rien de grandiose dans le sens cliché du terme, pas de fantasme de richesse ou de départ à tout prix. Lui, il voulait surtout construire quelque chose de stable ici, à Battambang. Il me disait qu’il aimait travailler dans l’auberge parce que ça lui permettait de rencontrer des gens de partout, de pratiquer son anglais, de comprendre le monde autrement sans nécessairement quitter le sien. Il rêvait peut-être de voyager un jour, oui, mais pas pour fuir. Plus pour voir, comparer, apprendre. Il m’expliquait qu’il aimerait éventuellement ouvrir ou gérer un endroit à lui, un petit café ou une auberge, quelque chose de simple mais bien fait, où les gens se sentent bien, un peu comme celui où il travaille déjà.

On a aussi parlé de sa famille. Du fait que sa mère reconstruisait sa vie avec son partenaire américain, qu’ils étaient en train de faire construire une maison. Il en parlait avec une certaine fierté, mais aussi avec lucidité. On sentait qu’il avait grandi vite, qu’il comprenait déjà les réalités économiques, les opportunités, les limites. C’était des conversations simples, mais très ancrées dans le réel. Pas dans l’idée de “réussir” comme on l’imagine souvent chez nous, mais plutôt dans celle de bâtir quelque chose de stable, d’honnête, à son rythme.

Et ça m’a fait réfléchir. À la façon dont nos rêves sont souvent influencés par d’où on vient. À quel point, pour certains, voyager est une évidence… et pour d’autres, une possibilité lointaine. Et au final, à quel point on cherche tous un peu la même chose, mais avec des chemins complètement différents pour y arriver.

Le lendemain, je suis partie explorer les alentours en scooter. Première étape : le Suspension Bridge. En réalité, ce n’est pas un pont “moderne” comme on pourrait l’imaginer, mais une structure entièrement faite de bois et de bambou, construite et reconstruite par les habitants eux-mêmes, souvent après la saison des pluies qui l’abîme ou l’emporte partiellement.

Le pont est étroit, juste assez large pour laisser passer une moto ou quelques personnes à pied, et il repose sur une série de cordes et de piliers assez rudimentaires. Dès que tu poses le pied dessus, tu le sens bouger légèrement. Chaque pas fait craquer le bois, et plus tu avances, plus tu prends conscience du vide en dessous, avec la rivière qui coule lentement. Ce n’est pas dangereux en soi, mais ça demande un petit moment d’adaptation, surtout si tu n’aimes pas trop les structures instables.

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Ce qui est intéressant, c’est que ce pont n’est pas seulement une attraction pour les voyageurs. Il est réellement utilisé par les locaux au quotidien pour traverser d’un côté à l’autre, que ce soit à pied, à vélo ou même en scooter. Tu peux voir des enfants le traverser sans hésitation, comme si de rien n’était, pendant que toi tu avances un peu plus lentement, en essayant de garder ton équilibre.

Autour, l’ambiance est très calme. Des rizières, quelques maisons sur pilotis, des gens qui vivent simplement, loin du bruit des grandes villes. Le pont devient presque un point de passage entre deux mondes : celui du voyageur curieux, et celui d’une vie locale beaucoup plus ancrée.

Ensuite, j’ai fait le fameux train de bambou. À la base, c’était une solution complètement improvisée par les habitants pour continuer à utiliser les anciennes voies ferrées abandonnées après des années de conflit et de manque d’entretien. Le réseau ferroviaire existait encore, mais les trains ne circulaient presque plus, alors les locaux ont trouvé une alternative simple et brillante : une plateforme en bambou, posée sur deux essieux, avec un petit moteur récupéré. Minimaliste, mais efficace.

Concrètement, tu montes sur une sorte de “radeau” en bois et en bambou, à peine surélevé des rails. Il y a un petit tapis ou une natte pour s’asseoir, et le conducteur s’occupe du moteur. Dès que ça démarre, tu sens tout de suite la vibration des rails, le vent qui te frappe le visage, et cette sensation étrange de vitesse alors que tu es littéralement assise sur une plateforme ouverte, sans aucune protection.

Le trajet traverse la campagne autour de Battambang. Tu passes entre les rizières, les palmiers, les petites maisons, avec des enfants qui te font signe au passage. C’est très simple visuellement, mais ça a quelque chose de vraiment vivant. Tu es au ras du sol, au cœur du paysage, pas enfermée dans un véhicule. Et puis il y a ce moment assez absurde mais génial : quand un autre “train” arrive en sens inverse. Comme il n’y a qu’une seule voie, quelqu’un doit céder le passage. Et la solution est aussi simple que le reste : on démonte la plateforme. En quelques minutes, le conducteur enlève le moteur, soulève le plateau, laisse passer l’autre, puis remonte le tout comme si de rien n’était. C’est presque chorégraphié, comme si c’était une routine bien rodée depuis des années.

Aujourd’hui, il existe une version un peu plus organisée pour les touristes, avec un parcours défini, mais l’esprit reste le même. Ce n’est pas une attraction “lisse” ou ultra encadrée. Ça garde ce côté artisanal, un peu chaotique, qui rappelle pourquoi ça existe à la base.

Ce que j’ai aimé, ce n’est pas seulement l’activité en elle-même, mais ce qu’elle représente : une solution née de la débrouillardise, adaptée aux réalités locales, devenue avec le temps une expérience unique. C’est simple, presque rudimentaire, mais c’est justement ça qui la rend mémorable.

Plus tard, je me suis rendue à la Killing Cave, sur la colline de Phnom Sampeau. C’est un lieu beaucoup plus lourd, chargé d’histoire, et dès que tu arrives, tu sens que l’ambiance change complètement. On est loin des activités légères et des paysages tranquilles. Ici, tout est plus silencieux, presque suspendu.

Pendant le régime des Khmers rouges, entre 1975 et 1979, ces grottes ont été utilisées comme sites d’exécution. Des prisonniers étaient amenés au sommet de la colline, souvent les yeux bandés, puis poussés dans la grotte après avoir été tués. Les corps s’accumulaient en bas, dans l’obscurité. Ce n’était pas un lieu choisi au hasard : la hauteur, l’isolement, la structure naturelle de la grotte en faisaient un endroit facile à utiliser pour dissimuler ces atrocités.

Aujourd’hui, le site a été transformé en lieu de mémoire. À l’entrée, il y a un stupa bouddhiste, une sorte de monument commémoratif, à l’intérieur duquel on peut voir des ossements humains retrouvés sur place. Ce n’est pas mis en scène de façon sensationnaliste, mais c’est direct. Tu vois les crânes, les restes, et ça suffit pour comprendre. Il n’y a pas besoin d’explication compliquée.

Pour accéder à la grotte, il faut descendre un escalier assez raide qui s’enfonce dans la roche. En bas, l’espace est plus frais, plus sombre. Il y a des ouvertures naturelles qui laissent passer un peu de lumière, mais l’atmosphère reste lourde. On t’indique souvent les endroits où les corps étaient retrouvés, et il y a encore des fragments visibles dans certaines zones. Ce n’est pas une visite longue, mais elle marque.

Autour du site, il y a aussi plusieurs petits temples et statues bouddhistes. Ça crée un contraste particulier entre la spiritualité, la paix que ces lieux cherchent à offrir aujourd’hui, et la violence qui s’y est déroulée il n’y a pas si longtemps. Des moines vivent encore dans les environs, et certaines personnes viennent prier ou faire des offrandes.

Ce qui m’a frappée, ce n’est pas seulement l’histoire en elle-même, mais le fait que tout ça est encore très présent. Ce n’est pas un passé lointain. Beaucoup de Cambodgiens ont encore des liens directs avec cette période, à travers leurs familles, leurs proches.

Ce n’est pas une visite facile, ni particulièrement “agréable”. Mais c’est une visite importante. Elle force à ralentir, à écouter, à observer autrement. Et elle rappelle que derrière les paysages, les voyages et les découvertes, il y a aussi des histoires beaucoup plus profondes qui méritent d’être vues et comprises.

Et juste à côté, il y a la Bat Cave, que je suis allée voir en soirée. On m’avait dit d’y aller au coucher du soleil, et honnêtement, c’est exactement le bon moment. La lumière commence à descendre doucement, la chaleur devient plus supportable, et il y a comme une attente dans l’air. Tout le monde regarde la même chose, sans trop parler, comme si on savait que quelque chose allait se passer.

La grotte est creusée à flanc de montagne, une grande ouverture sombre dans la roche. Au début, tu ne vois rien. Juste ce trou noir, silencieux. Et puis, tranquillement, les premières chauves-souris apparaissent. Quelques-unes, puis des dizaines, puis des centaines… et soudain, ça devient un flot continu. Des milliers, voire des millions, qui sortent sans arrêt pendant de longues minutes, parfois plus d’une heure.

Et ce qui est fascinant, c’est que ce phénomène se produit chaque jour, presque à la même heure, au moment précis où la lumière baisse. Ce n’est pas un hasard. Les chauves-souris sont des animaux nocturnes : elles passent la journée à dormir dans la grotte, à l’abri de la chaleur et des prédateurs, puis elles sortent à la tombée de la nuit pour aller se nourrir. Leur nourriture principale, ce sont les insectes, et justement, ceux-ci sont beaucoup plus actifs le soir.

Sortir toutes en même temps, en masse, est aussi une stratégie de survie. En formant ce long ruban dans le ciel, elles réduisent les risques d’être attrapées par des prédateurs. Le mouvement continu, presque hypnotique, crée une sorte de confusion visuelle qui les protège. C’est instinctif, parfaitement organisé, même si ça semble chaotique à première vue.

Elles ne sortent pas n’importe comment. Elles forment une sorte de ligne fluide qui se déplace comme une vague, toujours en mouvement, toujours connectée. Ça serpente au-dessus des arbres, ça change de direction, ça se resserre, puis ça s’étire. De loin, on dirait presque une fumée noire qui se déplace avec une intention propre. C’est à la fois très précis et complètement organique. Le bruit est subtil mais présent, un léger battement continu, comme un fond sonore vivant. Et plus tu regardes, plus tu te laisses happer. Tu oublies un peu le reste, tu suis le mouvement, sans trop réfléchir. C’est vraiment hypnotisant.

Autour, il y a quelques locaux, quelques voyageurs, des enfants qui courent, des vendeurs improvisés. L’ambiance reste simple, pas trop organisée, pas trop touristique malgré tout. Juste des gens rassemblés pour regarder ce spectacle naturel qui se répète chaque soir.

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Ma dernière soirée à Battambang, je l’ai passée avec Emerick. Rien de grandiose, rien de planifié. Juste ce qu’on fait de mieux : parler, tranquillement, en buvant des bières.

On s’est retrouvés comme les autres soirs, sans trop se poser de questions. La ville était déjà en train de s’éteindre, comme elle le fait toujours trop tôt. Les rues devenaient calmes, presque vides. Alors on a fait simple. On s’est assis, sur le toit de l’auberge, on a ouvert nos bières, et on a laissé la conversation aller où elle voulait.

Emerick, c’est quelqu’un de discret au premier abord. Pas du genre à prendre toute la place. Mais plus tu prends le temps de l’écouter, plus tu découvres quelqu’un de profondément réfléchi, posé, avec une maturité qui dépasse un peu son âge. Il observe beaucoup, parle avec intention. Il n’a pas besoin d’en faire trop pour être intéressant. Il m’a raconté son quotidien, son travail au bar, ses responsabilités, mais aussi ses réflexions sur la vie ici. Il est à un moment charnière, un peu entre deux mondes. D’un côté, ses racines, sa famille, sa réalité cambodgienne. De l’autre, l’influence des voyageurs, des cultures qui passent, des idées nouvelles. Il navigue là-dedans avec une certaine lucidité. Ce qui m’a marquée, c’est la simplicité avec laquelle il voit les choses. Pas dans le sens naïf, mais dans le sens honnête. Pas besoin de courir après mille objectifs. Juste avancer, étape par étape, avec ce qu’on a.

Lors de nos byebye, il m’a donné un chandail. Juste comme ça. Un geste simple, mais qui m’a vraiment touchée. Je le porte encore aujourd’hui, et à chaque fois que je le mets, je repense à ces soirées, à ces discussions, à cette connexion inattendue dans cette ville.

Je lui souhaite sincèrement tout le bonheur du monde. Et quelque part, j’espère avoir la chance de retourner à Battambang un jour. Et peut-être, qui sait, dormir dans son auberge.

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