On a quitté Nha Trang direction Ho Chi Minh City avec cette sensation un peu étrange que donne les fins de chapitre en voyage : t’es excité, fatigué, un peu triste, mais tu continues quand même parce que la route, elle, ne s’arrête jamais.

Pour faire Nha Trang à Ho Chi Minh, on a pris un bus de nuit pendant 10 heures. Petit fun fact de notre bus de nuit (parce que clairement, ce trajet-là mériterait sa propre série Netflix) : On se réveille tranquillement en plein milieu de la nuit, encore à moitié dans le sommeil, les yeux pas trop sûrs de ce qu’ils voient… et là, surprise : il y a quelqu’un couché dans le corridor du bus. Oui oui. Le corridor. Pas un siège. Pas un lit. Le corridor. À ce moment-là, tout devient clair : quand on dit que dans certains bus en Asie ils vendent plus de billets que de places… c’est pas une expression, c’est une politique officielle. On a juste regardé la scène, un peu confuses, un peu fatiguées, puis on a fini par rire. Parce qu’à ce niveau-là, t’as même plus le choix.
Avant même ce trajet-là, il faut dire quelque chose d’important : au départ, on voulait aller vers le centre du Vietnam. Da Nang faisait partie du plan, avec d’autres villes autour. On avait cette idée assez classique de voyage : avancer, découvrir, bouger souvent, cocher des endroits sur une carte comme si c’était ça, le rythme naturel d’un long voyage. Mais le voyage, en réalité, ne suit pas toujours les plans. Parfois c’est toi qui choisis, parfois c’est la météo qui tranche pour toi sans trop te demander ton avis. Dans le centre du Vietnam, la pluie était intense, constante, presque écrasante. Pas le genre de pluie romantique ou temporaire. Le genre qui change complètement l’énergie d’un endroit, qui rend chaque déplacement plus lourd, chaque sortie un peu moins évidente. Et à un moment, on s’est juste regardées. Sans trop parler. Et on a compris la même chose en même temps : ce dont on avait besoin, ce n’était pas d’enchaîner les villes, mais de rester là où on se sentait bien.
À Nha Trang, il faisait beau. L’ambiance était plus douce, plus simple. Et surtout, on avait commencé à créer quelque chose qui ne se planifie pas : une petite routine. Des gens qu’on recroise sans se forcer, des cafés où on retourne sans réfléchir, des soirées qui s’organisent toutes seules, des discussions qui reviennent chaque jour comme si elles n’avaient jamais vraiment été interrompues. Une sorte de petite vie parallèle à l’intérieur du voyage.
Donc, on a repris la route vers Ho Chi Minh City, et on est arrivées très tôt le matin. Il y a quelque chose de particulier dans ces heures-là : la ville n’est pas vraiment réveillée, mais elle n’est plus endormie non plus. C’est un entre-deux un peu étrange, presque flottant.
Chercher notre hostel à ce moment-là a été une expérience en soi. Ho Chi Minh, c’est une ville qui ne se laisse pas lire facilement. Les rues s’entremêlent, les ruelles s’ouvrent sur d’autres ruelles, tout se ressemble juste assez pour te désorienter. On avançait, on vérifiait les noms, on revenait en arrière, on demandait, on hésitait, puis on avançait encore. C’était un petit labyrinthe vivant, bruyant même quand il est calme. Et finalement, on trouve l’endroit. Sauf que la porte est fermée. Pas juste fermée “on attend deux minutes”. Fermée “le monde dort encore profondément et vous êtes trop tôt pour exister ici”. Donc on se retrouve dehors, à attendre. Et cette attente dure 45 minutes. 45 minutes à cogner doucement, à regarder les fenêtres, à s’asseoir, à se relever, à se demander si on a mal compris, si on est au bon endroit, ou si l’hostel a juste décidé de ne pas nous ouvrir. Et pendant cette attente, il y a un détail qui restera toujours un peu gravé dans ma mémoire.
Je me suis assise.
Sur.
Une.
Coquerelle.
Et si tu me connais un minimum, tu sais que c’est probablement le pire scénario possible. Ce n’est même pas une peur “raisonnable”. C’est une vraie panique automatique. Donc évidemment, dans une ville comme Ho Chi Minh City, c’est exactement là que ça arrive. Autour de nous, la ruelle était vivante d’une façon presque absurde. On ne parle pas de “quelques coquerelles”. On parle d’un environnement où chaque pas demandait une forme de vigilance émotionnelle. SANS EXAGÉRATION; IL DEVAIT Y AVOIR 40 COQUERELLES POUR 1 MÈTRE DE TRAJET!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! On en est venues à observer, à compter mentalement, à faire des estimations complètement inutiles juste pour passer le temps. Finalement, on finit par entrer dans l’hostel, un peu fatiguées, un peu perdues, mais surtout soulagées d’avoir passé cette mini-épreuve urbaine.
Et ensuite, il y a eu la dernière soirée avec Mélo. Elle repartait vers le Canada le lendemain matin, et moi je continuais vers le Cambodge.
On a simplement vécu la soirée comme elle venait. On a mangé sans trop choisir, on a marché dans la ville sans but précis, on a regardé autour de nous un peu plus longtemps que d’habitude, comme si on essayait de retenir les détails. Les lumières, les sons, les conversations autour, les rues qui continuent sans nous. Rien d’extraordinaire en apparence. Mais dans le fond, c’était lourd de sens.

Et là, il y a quelque chose de plus profond qui s’est installé.
Ce voyage au Vietnam, ce n’était pas seulement des paysages, des villes, des repas ou des soirées. C’était aussi, pour moi, un premier vrai grand départ. Un départ sans filet. Sans version “douce” pour amortir la transition. Je suis partie sur un coup de tête, mais pas dans le sens léger du terme. J’ai tout quitté en très peu de temps : une job que j’aimais vraiment, mes amies, ma famille, et une relation amoureuse aussi. Et avec le recul, ce qui a été le plus difficile, ce n’est même pas la décision de partir… c’est le fait que tout s’est fait trop vite pour que je puisse vraiment le ressentir au moment où ça se passait. Je travaillais jusqu’à la veille de mon départ. Je faisais mes journées normalement, je disais au revoir entre deux tâches, je répondais à des messages, je continuais comme si tout était ordinaire. Même chose avec mes relations. Tout s’est enchaîné, un peu mécaniquement, comme si j’étais déjà en mouvement avant d’avoir eu le temps de comprendre que je quittais quelque chose d’important. Et quand je me suis retrouvée seule, vraiment seule, loin de tout ce qui était familier, sans repères affectifs solides autour de moi, tout est arrivé d’un coup: Le deuil de ma vie d’avant ne s’est pas fait avant de partir. Il s’est fait pendant.
Et ça, personne ne te prépare vraiment à ça. Le fait que tu continues de vivre quelque chose de magnifique, tout en traversant en même temps une forme de perte silencieuse. Parce que les deux coexistent. Tu peux être en train de rire dans un nouveau pays un soir, et te sentir complètement submergée le lendemain sans trop savoir pourquoi. Dans ces moments-là, tout prenait plus de place. La fatigue, les souvenirs, le manque, les questions que tu n’as pas eu le temps de te poser avant de partir. Et parfois, ça débordait. Il y a eu des soirées où j’étais simplement trop pleine de tout ça. Trop émotive. Trop sensible. Et ça sortait sans prévenir. Et oui, je m’excuse encore à Mélo pour ces moments-là. Pour les silences, pour les moments où j’étais moins présente, un peu plus fragile, un peu plus submergée. Mais en même temps, avec le recul, il y a aussi une grande gratitude. Parce qu’elle était là. Sans forcer, sans juger, sans essayer de réparer quoi que ce soit. Juste là. Et ça, ça change complètement la manière dont on traverse ce genre de période. Parce que malgré tout ça, malgré le chaos intérieur, il y avait quelque chose de très beau dans ce déséquilibre.
Les liens qu’on crée en voyage ont quelque chose de particulier. Ils ne passent pas par le passé, ils se construisent dans le présent. Ils sont rapides, parfois imprévisibles, mais étonnamment profonds. Ils se développent sans contexte, sans histoire commune longue, mais avec une intensité qui fait que tout semble compter plus vite. Et partager ça avec une amie comme Mélo, dans ce contexte-là, ça rend tout plus réel. Plus humain. Moins solitaire. Parce que même quand tout bouge à l’intérieur, il y a quelqu’un à côté de toi qui traverse aussi quelque chose de nouveau. Et ça, ça transforme complètement la façon dont tu vis ce que tu vis. Et aujourd’hui, en regardant en arrière, je pense que ce voyage ne m’a pas seulement montré des pays. Il m’a montré une version de moi-même que je ne connaissais pas encore. Celle qui part sans tout maîtriser, même quand c’est flou, même quand ça fait peur. Celle qui décide quand même d’avancer. Celle qui reste, parfois plus longtemps que prévu, parce que quelque chose là, à cet endroit précis, fait du bien. Celle qui pleure aussi, sans trop pouvoir expliquer pourquoi sur le moment. Parce que tout arrive en même temps, parce que le passé suit, parce que les émotions ne prennent pas de pause juste parce qu’on est en voyage. Celle qui rit fort dans des ruelles infestées de coquerelles à Ho Chi Minh City, dans des moments complètement absurdes où rien n’a de sens mais où tout est léger quand même. Celle qui apprend à laisser de la place au chaos, sans toujours essayer de tout comprendre ou tout contrôler. Et surtout… celle qui continue. Même quand c’est intense. Même quand c’est beau et difficile en même temps. Même quand elle ne se reconnaît pas complètement dans ce qu’elle vit.
Elle continue quand même.
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