Quitter Manille pour Banaue, c’est accepter de ralentir avant même d’y être. Le trajet en bus de nuit, qui dure près de dix heures, te secoue, te plie en deux sur ton siège, te berce entre sommeil et réveils brusques à chaque virage de montagne. Mais quand tu ouvres les yeux au petit matin et que les immeubles ont laissé place aux vallées embrumées, tu comprends que tu es en train de pénétrer dans un autre monde. Banaue n’est pas un endroit qu’on traverse par hasard. On y va parce qu’on veut voir quelque chose d’ancien, de vrai.
Contrairement à ce que vendent certaines agences, il n’est pas obligatoire de payer un guide pour marcher dans les rizières. Il existe des cartes, des sentiers balisés, et avec un peu de préparation, le trek peut se faire en autonomie. Cependant, prendre note qu’il n’y a pas d’internet lors du treck, alors préparer vous bien avant.
Mais Quentin et moi avons choisi de prendre un guide, non pas par manque de courage, mais par curiosité. On voulait comprendre ce qu’on allait traverser : les traditions, les villages, la vie dans ces montagnes. Et ce choix a probablement transformé ce trek en l’une des expériences les plus riches de notre voyage.


Notre première journée à Banaue s’est passée sans sac à dos ni bâtons de marche, juste avec nos yeux grands ouverts. Le village est littéralement accroché à la montagne, des maisons en bois et en tôle empilées les unes au-dessus des autres, reliées par des escaliers et des routes étroites. Et autour, à perte de vue, les rizières en terrasses. Elles ne sont pas simplement belles : elles sont impressionnantes. On a l’impression que quelqu’un a sculpté la montagne avec une précision d’orfèvre, dessinant des courbes parfaites qui suivent le relief comme des vagues figées.
En après-midi, on s’est assis devant un petit magasin pour grignoter des snacks philippins — des chips sucrées, des biscuits fluorescents, des trucs impossibles à identifier. C’est là qu’un groupe d’adolescents est venu nous voir. Au début, c’était des regards timides, des rires étouffés, puis un “hello” lancé du bout des lèvres. Une heure plus tard, on était tous assis ensemble sur le trottoir, à discuter comme si on se connaissait depuis toujours. Ils nous parlaient de leur école, de leurs rêves de partir un jour à Manille, ou même à l’étranger. Nous, on leur racontait le Québec, la neige, le froid qu’ils n’arrivaient même pas à imaginer. Quentin leur a offert des boissons, et leur excitation était digne d’un Noël improvisé. Une petite fille m’a dit qu’elle trouvait mon collier beau. Je le lui ai donné, et son sourire, à ce moment-là, valait tous les souvenirs du monde.


Le lendemain, le trek a commencé. Notre groupe était composé que de Français, ce qui donnait à l’expédition un petit goût de colonie de vacances pour adultes. Et il y avait Job, notre guide. Un homme mince, toujours en sandales, avec une énergie assez impressionnante — du genre capable de marcher des heures dans la jungle sans jamais ralentir, comme si le terrain était son quotidien depuis toujours. Il connaissait chaque sentier, chaque raccourci, chaque maison isolée… et même chaque chien qui décidait d’aboyer à notre passage.
Derrière cette aisance, on sentait aussi une réalité beaucoup plus dure. Job menait une vie loin d’être simple. Il travaillait souvent sur deux emplois pour faire vivre sa famille, enchaînant les journées longues, parfois loin de chez lui pendant des périodes entières. C’était le genre d’histoire qu’on comprend à moitié quand on vient d’un contexte occidental, parce que ça dépasse un peu notre logique du “travail-vie personnelle”. Et pourtant, lui restait toujours souriant, léger, avec une façon très naturelle de rendre les choses simples.
Et surtout… il était drôle. Vraiment drôle, sans essayer de l’être. On a ri du début à la fin du trek.
C’est aussi ça qui rendait Job spécial : il avait cette capacité à rendre une marche de plusieurs heures légère, vivante, presque comme une aventure entre amis plutôt qu’un simple tour guidé. Il anticipait nos questions, nous racontait des anecdotes sur la région, et nous faisait sentir en sécurité partout où on allait.
Franchement, c’était un guide 10/10.
On l’avait trouvé grâce à une amie qui nous l’avait recommandé, et clairement, c’était une des meilleures rencontres du voyage.
Pour le trek de 3 jours, on avait payé environ 100 $ CAD, tout compris — transport, nourriture, guide, activités — sauf le pourboire pour Job à la fin, qu’on avait laissé avec plaisir vu la qualité de l’expérience.
Au final, ce n’était pas juste une randonnée dans la jungle. C’était surtout une rencontre humaine, des rires inattendus, et un guide qui a réussi à transformer un simple trek en souvenir marquant du voyage..

Les rizières de Banaue, souvent surnommées la “huitième merveille du monde”, ont été construites il y a plus de 2 000 ans par les Ifugao. Tout a été façonné à la main : les murs de pierre, les canaux d’irrigation, les terrasses elles-mêmes. Le riz qu’on y cultive n’est pas destiné à l’exportation. Il sert avant tout à nourrir les familles locales. C’est une agriculture de subsistance, exigeante et fragile. Une seule mauvaise saison, une sécheresse, une tempête, et c’est toute la production d’une famille qui est menacée.


En marchant, on croisait des gens en train de travailler dans les rizières, les pieds dans la boue, le dos courbé, répétant les mêmes gestes depuis des générations. Job nous expliquait que la culture du riz ici suit un calendrier précis : préparation des terrasses, plantation, entretien, récolte, puis repos de la terre. Un cycle qui peut prendre près d’un an. Voir ces hommes et ces femmes travailler sous le soleil, dans une pente où nous-mêmes avions du mal à tenir debout, donnait un tout autre poids au simple bol de riz qu’on mange chaque jour sans y penser.
La première journée de marche a été la plus difficile physiquement. Les sentiers n’étaient pas de simples chemins plats : c’étaient des marches de terre irrégulières, des descentes abruptes, des passages étroits où un faux pas signifiait glisser dans la rizière en contrebas. Mais chaque pause était récompensée par une vue hallucinante. Des terrasses en cascade, des nuages qui s’accrochaient aux sommets, des villages minuscules qui semblaient posés là comme des jouets.

La vie dans les villages que nous avons traversés était d’une simplicité désarmante. Certaines maisons n’avaient pas d’électricité, ou seulement quelques heures par jour. L’eau venait directement des montagnes, transportée par des tuyaux improvisés ou des canaux creusés à la main. Les enfants couraient pieds nus, jouaient avec des bouts de bois, riaient sans retenue. Les adultes, eux, alternaient entre les champs, la cuisine et l’accueil des rares visiteurs comme nous.

Le soir, on dormait dans des auberges familiales. Pas de luxe : des matelas fins, des murs en bois, des douches froide. Mais il y avait toujours un repas chaud, du riz bien sûr, des légumes, parfois un peu de viande. Et surtout, il y avait ces moments où tout le monde se retrouvait dans la même pièce, à parler, à rire, à partager des histoires. C’est lors d’une de ces soirées que le karaoké a commencé. Aux Philippines, le karaoké n’est pas une activité, c’est presque une religion. Quentin, d’abord crispé à l’idée de chanter, a fini par se laisser entraîner. Le voir, micro en main, chanter devant des locaux restera l’un de mes souvenirs préférés du trek. Esti qu’on a rit !

Dans cette même auberge, une petite fille nous a adoptés pour la soirée. Elle nous prenait par la main, nous montrait ses jouets, posait pour des photos avec un sérieux digne d’un mannequin professionnel, puis éclatait de rire en regardant le résultat. Son rire était si communicatif qu’il suffisait qu’elle commence pour que toute la pièce suive. Ce soir-là, les enfants du village ont aussi présenté une danse traditionnelle. Ils portaient des costumes colorés, et leurs mouvements racontaient des histoires anciennes, des rituels, des légendes. Assis là, dans un village perdu au milieu des montagnes, à regarder des enfants danser des traditions vieilles de plusieurs siècles, j’ai ressenti une forme de privilège immense.

Au fil des trois jours, notre groupe est devenu une petite famille temporaire. On partageait la fatigue, les ampoules, les barres de céréales, mais aussi des conversations profondes, souvent improbables, toujours sincères.
Il y avait Cloe, toujours en train de rire. C’est le genre de personne qui transforme n’importe quelle situation en moment léger, même quand tu es trempé, fatigué et couvert de boue. Elle avait une énergie spontanée, un rire très communicatif, et cette façon de ramener tout à quelque chose de simple. Son chum, lui, avait une vibe complètement différente : plus posé, observateur, mais avec des remarques toujours justes, souvent pleines d’esprit au moment parfait. Ensemble, ils formaient un duo super complémentaire — un peu comme le calme et le chaos qui s’équilibrent naturellement.
Camille, de son côté, était plus dans l’observation. Silencieuse parfois, mais jamais distante. Elle avait cette manière de regarder le monde qui donnait l’impression qu’elle absorbait tout : les paysages, les gens, les petits détails que les autres ne voient pas forcément. Et quand elle parlait, c’était toujours réfléchi, doux, avec une profondeur qui amenait des discussions vraiment intéressantes, même au milieu de la jungle ou d’un sentier boueux.
Et puis il y avait Job, toujours là, à nous raconter sa vie entre deux marches. Il nous a expliqué que pendant la saison touristique, il guidait des voyageurs, mais que dès que les touristes disparaissaient, il retournait travailler dans les rizières avec sa famille. Sa vie était littéralement partagée entre deux mondes : celui des visiteurs curieux et celui de la terre, du travail physique, de la survie quotidienne.
Ce qui est fou, c’est qu’en trois jours seulement, on a créé des liens très forts. Pas parce qu’on se connaissait depuis longtemps, mais justement parce qu’on ne se connaissait pas. Il n’y avait pas de filtres, pas d’attentes, pas d’histoires déjà écrites. Juste des moments vécus ensemble : la fatigue en montée, les fous rires imprévus, les silences partagés devant des paysages incroyables, les repas simples au milieu de nulle part.
Et dans ce contexte-là, les gens deviennent rapidement essentiels. On se soutient, on se taquine, on s’attend, on se comprend sans trop parler. C’est étrange comme des inconnus peuvent devenir, en si peu de temps, des repères. Comme si le voyage créait une version accélérée de l’amitié — intense, sincère, et déjà un peu nostalgique avant même d’être terminée.


La dernière journée a été consacrée à la compréhension du travail du riz. Job nous a montré comment les terrasses sont inondées grâce à un système d’irrigation complexe, où l’eau descend de terrasse en terrasse, sans jamais être gaspillée. Il nous a parlé des variétés de riz, du temps de croissance, de la difficulté de protéger les cultures contre les parasites et les intempéries. On a essayé de marcher dans une rizière, et on s’est vite rendu compte à quel point c’était difficile de garder l’équilibre dans cette boue épaisse. Eux, y travaillent des heures.


Dans l’un des villages, des enfants sont venus jouer avec nous. On s’est retrouvés à courir, à faire des grimaces pour des selfies, à échanger des mots dans un mélange d’anglais, de gestes et de rires. À ce moment-là, il n’y avait plus de différence entre voyageurs et locaux, juste des humains en train de profiter d’un instant simple.


Quand le trek s’est terminé, j’ai ressenti ce mélange étrange de soulagement physique et de nostalgie immédiate. Trois jours, ce n’est rien sur une vie entière, mais c’est suffisant pour s’attacher à des gens, à des paysages, à un rythme de vie différent.

Banaue n’est pas seulement un endroit magnifique à photographier. C’est un lieu où chaque terrasse raconte des siècles de travail, où chaque famille dépend de la terre, et où, malgré la simplicité apparente, la vie est d’une richesse humaine incroyable.
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