Je me souviens encore du moment exact où l’avion a décollé. J’avais beau me dire que c’était un autre pays, une autre aventure, un nouveau chapitre, mon cœur, lui, était resté coincé dans la salle d’embarquement avec Papi. Les adieux ont été vraiment difficiles. Je pensais que j’allais réussir à rester forte, faire ma grande voyageuse indépendante, mais une fois attachée à mon siège, en direction des Philippines, j’ai éclaté en sanglots. Pas une petite larme discrète, non. J’ai pleuré comme un bébé, incapable de me contrôler, les yeux gonflés, le nez rouge, un vrai désastre émotionnel.
Le couple assis à côté de moi l’a vite remarqué. Ils m’ont regardée avec une douceur que je n’oublierai jamais, puis ils ont commencé à me parler. Ils venaient justement des Philippines. Ils m’ont raconté leur pays, la nourriture, les îles, la famille, la manière dont les gens prennent soin les uns des autres. Ils ne me connaissaient pas, je ne leur avais rien demandé, et pourtant ils ont pris ce temps pour moi. Avec le recul, je réalise que c’était ma première vraie introduction à ce que j’allais découvrir là-bas : une gentillesse gratuite, sincère, sans attente. J’ai voyagé dans plusieurs pays, rencontré des cultures très différentes, mais honnêtement, les Philippins se classent sans hésitation dans mon top 1 des peuples les plus accueillants.

En arrivant à Manille, j’avais un mélange d’excitation et de fatigue. J’allais rejoindre Dawson, un gars que j’avais rencontré dans un train en Thaïlande. À l’époque, on avait parlé de se revoir un jour, sans trop y croire. Et pourtant, des semaines plus tard, me voilà dans sa ville, avec mon sac sur le dos, prête à squatter son appartement. Chose promise, chose due : il m’a hébergée pendant tout le temps où j’étais à Manille. Il vivait avec sa coloc, Jones, une Espagnole qui travaillait aussi aux Philippines. Les deux m’ont accueillie comme si j’étais une amie de longue date. On a passé nos premiers jours à faire de la musique, à parler, à rire, à cuisiner. Je me souviens de ces soirées simples, assis par terre, guitare à la main, en train de chanter des chansons que tout le monde connaissait à moitié. C’était le genre de moments qui te rappellent que le voyage, ce n’est pas seulement des paysages, c’est surtout des gens.

Ils habitaient dans le quartier de Makati, un endroit qui ne ressemble presque pas au reste de Manille. Des tours modernes, des centres commerciaux immenses, des rues propres, des cafés stylés. On pourrait croire être dans une autre ville, voire un autre pays. C’est une bulle de richesse et de modernité plantée au milieu d’une métropole beaucoup plus chaotique. Et c’est là que j’ai commencé à comprendre que Manille était une ville de contrastes extrêmes.

Tout le monde m’avait dit de skip Manille. “Y’a rien à faire, c’est juste une ville de transit.” Mais moi, j’attendais Quentin, le Français rencontré en Thaïlande, et il devait me rejoindre quelques jours plus tard. Je n’avais donc pas le choix de rester. Et honnêtement, je suis tellement contente de ne pas avoir écouté les autres. Je suis une fan de capitales. J’aime le bruit, l’énergie, le chaos, les histoires qui se cachent dans les rues. Et Manille m’a donné tout ça, en version intense.

Le deuxième jour, Dawson et Jones travaillaient, donc je suis partie explorer seule, ma caméra à la main, comme d’habitude. Dès les premières heures, j’ai été frappée par la réalité de la ville. Certaines rues étaient clairement sketchy. On sentait que je n’étais pas dans les quartiers touristiques. Et surtout, la pauvreté était impossible à ignorer. Ce qui m’a le plus choquée, c’est la proximité entre la richesse et la misère. Je me souviens d’un homme qui vivait sous une maison bricolée, juste au bord de la rivière. En face de lui, de l’autre côté de l’eau, se dressait un hôtel de luxe gigantesque avec une piscine suspendue. Deux mondes qui se regardaient sans jamais se toucher.

Et pourtant, malgré cette dureté, les gens étaient d’une gentillesse déconcertante. Les Philippins te regardent, te sourient, te saluent, te demandent comment tu vas, tout ça sans rien attendre en retour. Pas pour vendre quelque chose, pas pour te soutirer de l’argent, juste parce qu’ils sont comme ça. Cette gentillesse gratuite m’a profondément marquée.

Cet après-midi-là, j’ai fini par me retrouver au bord de l’eau, à regarder des locaux pêcher. Je me suis arrêtée par curiosité, simplement pour observer. Quelques minutes plus tard, l’un d’eux m’a offert une chaise, un autre m’a tendu une canne à pêche. Je n’avais rien demandé, je ne connaissais pas ces gens, et pourtant j’étais là, assise avec eux, à essayer de pêcher en riant de mon manque total de talent. C’est dans ces moments-là que tu te sens vraiment connectée à un endroit.

Le soir, par contre, a été plus difficile. Ça faisait déjà plusieurs mois que j’étais partie de la maison. Ma famille me manquait, mes amis me manquaient, même ma routine me manquait. Il y a des moments en voyage où l’excitation retombe et où la nostalgie te rattrape sans prévenir. Je me suis retrouvée seule, avec toutes mes pensées, et j’ai laissé sortir les émotions. J’ai pleuré encore, mais cette fois, en regardant un coucher de soleil magnifique sur la ville. Et dans ce mélange de tristesse et de beauté, j’ai réalisé que je ne regrettais absolument pas d’être partie. C’était la meilleure décision que j’avais prise.


Le lendemain, Dawson m’a donné une liste de quartiers à explorer, et j’ai commencé par le Chinatown. Dès que je suis arrivée, j’ai su que j’allais aimer cet endroit. C’était un terrain de jeu parfait pour la photographie. Les rues étaient bondées, les fils électriques formaient un enchevêtrement au-dessus de ma tête, les jeepneys colorés klaxonnaient, les odeurs de nourriture se mélangeaient à celles de la pollution. Les maisons semblaient parfois tenir debout par miracle, construites avec de la tôle, du bois, du carton. C’était bruyant, désordonné, intense… et incroyablement vivant.

Ma caméra, que j’appelle Benette, a encore fait son effet. À Manille, les gens adorent être pris en photo. Dès qu’ils voient l’objectif, leurs visages s’illuminent. Certains posent spontanément, d’autres me demandent “one more, please” avec un sourire timide. C’est fascinant de voir comment un simple appareil peut créer un lien instantané entre des inconnus — comme si, pendant quelques secondes, on se reconnaissait sans même se parler.
Grâce à elle, je me suis retrouvée dans des ruelles où je n’aurais probablement jamais osé aller seule, guidée par des enfants curieux ou des adultes fiers de me montrer leur quartier, leur quotidien, leurs petits bouts de vie.
Et puis il y a eu ce moment.
Un petit garçon, peut-être 11 ou 12 ans, était là avec sa toupie. Il m’a fait signe d’approcher, les yeux brillants, comme s’il s’apprêtait à me révéler quelque chose d’important. Sans dire grand-chose, il a commencé son “spectacle”. Sa toupie dansait sur le sol avec une précision presque hypnotisante — il la lançait, la rattrapait, la faisait virevolter comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. C’était simple, mais étrangement magique.
Je l’ai filmé, évidemment. Et lui… il ne me lâchait plus. Il marchait à côté de moi, jetant des coups d’œil à Benette, fasciné par chaque photo, chaque vidéo. Je voyais dans ses yeux une curiosité pure, presque une forme de rêve en train de naître. À un moment, il m’a demandé, très sérieusement, si j’avais une chaîne YouTube pour regarder mes vidéos. Ça m’a fait sourire. Comme si, pour lui, capturer ces instants signifiait déjà appartenir à un monde plus grand.




Ce genre de rencontre me rappelle pourquoi je voyage comme ça. Pas pour cocher des lieux, mais pour tomber sur des instants imprévus, fragiles, presque invisibles — et pourtant tellement puissants.
Mais ces explorations m’ont aussi confrontée à une réalité difficile : celle des enfants des rues. J’en avais entendu parler, mais le voir de mes propres yeux, c’est autre chose. Je me souviens d’une petite fille, cinq ou six ans maximum, qui mendiait seule. À un moment, elle s’est accrochée à l’arrière d’un tricycle en mouvement pour avancer plus vite dans la circulation. Cette image m’a brisé le cœur. Comment un pays peut-il laisser ses enfants vivre ça au quotidien ? C’est une question qui m’a suivie pendant tout mon séjour.
À Manille, il y a plusieurs associations qui s’occupent des enfants des rues. Les plus connues sont :
1. ChildHope Philippines;
C’est une des ONG les plus actives auprès des street kids à Manille. Ils envoient des éducateurs directement dans la rue pour donner : éducation de base, soins de santé, soutien psychologique. Leur objectif est d’aider les enfants à quitter la rue ou au moins à y être plus en sécurité.
2. Bahay Tuluyan;
Organisation de défense des droits de l’enfant fondée en 1987. Elle gère : des centres d’accueil où les enfants peuvent dormir, se laver, manger, des programmes d’éducation et de réintégration familiale. Ils ont un drop-in center à Malate (Manille) où les enfants peuvent venir sans rendez-vous.
3. Kanlungan sa Er-Ma;
Offre soutien social et hébergement temporaire. C’est une ONG locale qui travaille directement dans la rue pour établir une relation avec les enfants. Elle offre : repas & activités éducatives.

Les maisons dans ces quartiers étaient collées les unes aux autres, des blocs de béton surmontés de toits de tôle, parfois complétés par des morceaux de carton ou de plastique. Et malgré tout, les gens y vivaient, cuisinaient, riaient, élevaient leurs enfants. Il y avait une dignité dans cette simplicité, une force silencieuse que je n’avais jamais vraiment observée d’aussi près.

Quelques jours plus tard, Quentin est finalement arrivé. Et là, c’était la fête. Après s’être rencontrés en Thaïlande, se retrouver à Manille, de l’autre côté de l’Asie, c’était complètement surréaliste. Et le détail le plus drôle, c’est que le vernis que je lui avais mis sur les ongles en Thaïlande était encore là, intact. On a éclaté de rire en réalisant ça, comme si ce petit bout de vernis était la preuve physique de notre voyage chaotique et improbable.

Avant même de le rejoindre ce jour-là, je m’étais baladée en ville et j’étais tombée par hasard sur Dawson. Encore une fois, le monde des voyageurs semblait ridiculement petit. On a passé la soirée avec trois de ses amis, venus d’Espagne et d’Italie. Une bonne bouffe, des discussions animées, des blagues dans trois langues différentes. Ces soirées improvisées, sans plan, sans attente, sont souvent celles qui restent le plus en mémoire.

Avec Quentin, on a aussi fait une longue promenade dans les bidonvilles de Manille. C’est bizarre à dire, mais malgré la saleté, la pauvreté, les odeurs, j’adorais cette ville. Elle grouillait de vie. Chaque coin de rue racontait une histoire, brute, sans filtre.
Les élections approchaient, et on est tombés un peu par hasard sur un petit événement de quartier. De la musique résonnait entre les maisons, les gens dansaient dans la rue, comme si tout le reste s’effaçait pour un moment. On n’a même pas eu le temps de comprendre ce qui se passait qu’on était déjà invités à participer. Des enfants nous ont mis des bâtons dans les mains pour suivre une chorégraphie improvisée, en riant de nous voir essayer de suivre le rythme.
Et puis Quentin… il a décidé de faire son show.
Au début, c’était juste quelques pas, un peu hésitants. Et puis il s’est lâché. Vraiment. Il a commencé à enchaîner des moves, à jouer avec la musique, avec les gens. La foule s’est rassemblée autour de lui, encourageant, applaudissant, criant. C’était spontané, un peu chaotique, mais tellement vivant. On n’était plus des étrangers à ce moment-là, juste des gens qui partageaient un instant.
Autour de moi, un groupe d’enfants faisait les pires niaiseries pendant que je les filmais. Ils sautaient devant la caméra, faisaient des grimaces, criaient, éclataient de rire comme si c’était le meilleur moment de leur journée — peut-être que ça l’était. Leur énergie était contagieuse. Impossible de ne pas rire avec eux.
Il y avait une joie simple, brute, presque irréelle, qui contrastait violemment avec les conditions de vie autour. Et pourtant, c’était là. Vibrante. Authentique. Comme un rappel que même dans les endroits les plus inattendus, la vie trouve toujours une façon de s’exprimer.

On a joué aux échecs avec des locaux, enfin… surtout Quentin. Sur le bord de la rue, installés autour d’un petit plateau usé par le temps, il s’est retrouvé face à des joueurs qui, clairement, n’en étaient pas à leur première partie. Il y avait quelque chose de presque cérémonial dans leur façon de jouer — précis, concentrés, silencieux. Des vrais pros. Quentin s’est bien défendu, honnêtement. C’était serré, stratégique, chaque coup semblait pesé… mais bon, il a fini par perdre. Et eux, avec un petit sourire discret, comme s’ils savaient depuis le début comment ça allait se terminer.
Pendant ce temps, moi, j’observais. Les regards, les réactions, les gens qui s’arrêtaient quelques secondes pour suivre la partie. Même sans participer, j’avais l’impression de faire partie de la scène.
Un peu plus tard, on s’est assis devant une église pour reprendre notre souffle. C’est là qu’on a rencontré un jeune adulte qui a commencé à discuter avec nous, naturellement. Après quelques échanges, il nous a invités à entrer à l’intérieur. On a accepté, sans trop réfléchir. On s’est retrouvés plongés dans une cérémonie religieuse, entourés de gens profondément investis, présents, connectés. On est restés là au moins trente minutes, portés par l’ambiance, même sans tout comprendre.
La religion aux Philippines est très présente — majoritairement chrétienne — et ça se ressent dans ces moments-là. L’église n’était pas juste un lieu, c’était un point de rassemblement, un espace vivant.
Après la cérémonie, il nous a proposé de rencontrer sa famille. Encore une fois, tout s’est fait simplement. On s’est retrouvés à discuter avec eux, à rire, à écouter leurs histoires. Ils nous ont présenté chacun des membres, avec une fierté douce, sincère. Il n’y avait rien à gagner, rien à attendre. Juste l’envie d’accueillir, de partager.
Et je crois que c’est ça, au fond, les Philippines. Des moments de partage, vrais, spontanés, sans attente en retour. Juste humains.

Et puis il y avait cette sensation constante d’être observée… mais dans le bon sens. Les gens me saluaient le matin, me demandaient d’où je venais, me disaient de faire attention à mes affaires, comme si j’étais une cousine un peu perdue dans leur ville. Cette bienveillance m’a touchée plus que n’importe quel monument ou paysage.
À un moment, on s’est aussi fait inviter à essayer un jeu de rue. Ça ressemblait un peu au pool, mais au lieu de boules, c’étaient des jetons qu’il fallait faire glisser sur la table. Honnêtement, je n’ai jamais vraiment compris toutes les règles, mais ça n’avait pas d’importance. Tout le monde riait, donnait des conseils, corrigeait nos gestes, comme si on faisait déjà partie du groupe. Encore une fois, ce n’était pas juste une activité — c’était un prétexte pour créer un lien.
Et c’est ça qui est frappant aux Philippines : les gens veulent sincèrement ton bien. Ils te regardent, oui, mais avec attention, avec une forme de protection. Ils te disent de faire attention, de ne pas sortir certains objets, de rester vigilant. Parce que même si Manille m’a profondément touchée, il ne faut pas non plus idéaliser : c’est une ville qui peut être dure, parfois dangereuse, surtout quand on ne connaît pas.
Quelques petits réflexes qui font toute la différence :
— Évite de sortir ton téléphone ou ton argent n’importe où, surtout dans les zones très animées
— Garde toujours tes objets de valeur près de toi, idéalement dans un sac fermé devant
— Privilégie les déplacements en groupe ou avec quelqu’un du coin quand c’est possible
— Écoute les conseils des locaux — ils savent exactement où aller et quoi éviter
— Et surtout, fais confiance à ton instinct. Si un endroit te semble off, c’est probablement le cas
Manille est une ville qui pue, qui crie, qui déborde, qui choque. Mais c’est aussi une ville qui te serre dans ses bras sans que tu t’y attendes. Elle est pauvre et riche, belle et laide, dure et incroyablement humaine. Et contre toute attente, c’est devenu une de mes villes préférées au monde.
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